Apprendre à mourir (et à bien vivre)

Ce texte a été écrit le vendredi 13 novembre, en milieu de journée. Je voulais le mettre en ligne le soir même, mais j’ai eu un petit contretemps.

 

L’autre jour, c’était la Toussaint, et tout le monde à comme d’habitude préféré se bourrer la gueule déguisé en version sexy d’un personnage random référencé pop-culture plutôt que de penser à ses morts. L’ironie d’Halloween en vrai, ce n’est pas porter un costume Donald Trump pour dénoncer, c’est se baffrer de sucres, d’E428, d’E120 et d’E330 comme un enfant de six ans diabétique alors que tous vos ancêtres hurlent au fond de la terre.

Dans la vie, on revient toujours à Montaigne, vous savez. Ses Essais finiront un jour ou l’autre par passer au travers de votre cervelle. Philosopher, c’est apprendre à mourir, dictait-il à son secrétaire, du haut de sa tour aux murs tapissés de livres et aux poutres gravées de citations en latin… Notre époque est bien peu philosophique, et les gens qui l’habitent sont bien peu philosophes, puisque la mort est une notion aujourd’hui totalement évacuée de notre société. Nous ne savons plus du tout la penser.

Tenez, l’autre jour donc, j’étais chez des amis, grimé en victime de la prise d’otage de l’Hypercasher (une kippa sur la tête et des impacts d’AK-47 dessinés au feutre rouge sur un vieux t-shirt “I ♥ Tel-Aviv”, franc succès), lorsque je mentionnai au détour d’une conversation notre finitude radicale et notre perspective commune de nourrir les asticots. Et bien, figurez-vous que malgré mon ton badin et nonchalant, je me suis retrouvé face à une demi-douzaine de squelettes, de vampires et de mort-vivants qui me dévisageaient subitement comme si je venais de leur sortir mon sexe (en fait, c’était pire que si j’avais sorti mon sexe). J’ai jamais eu vraiment le sens du timing, encore moins après des Jäger-bombs.

Une fois rentré chez moi, fixant le plafond couché dans mon lit, subissant les volutes éthyliques qui se déployaient par vagues dans mon organisme, je pensai à ma grand-mère, mon oncle, des amis, les êtres chers que javais perdu au fil de mon existence, et je me demandai si en fin de compte, je les avais réellement connus, si l’idée que je m’étais faite d’eux n’était pas qu’une somme de fantasmes plaqués sur leur chair, si la fixation de leur personnalité dans mes souvenirs post-mortem ne les éloignait pas encore plus de ce qu’ils avaient été, si leur disparition physique n’était pas la seule trace perceptible d’une disparition psychique ayant eu lieu il y a bien plus longtemps. On ne sait jamais vraiment ce qui se trame au fond d’une cervelle d’ivrogne, comme on ne sait jamais vraiment qui se cache au fond de la tête de ses propres parents. Peut-on parler d’assassinat psychologique si on s’obstine toute sa vie à voir ce qu’on a envie de voir dans sa mère ou son fils ? Si seulement les trajets neuronaux formant notre personnalité n’étaient pas séparés de ceux de nos proches par d’irréductibles années-lumières, comme des exoplanètes dans l’immensité cosmique, nous perdrions moins de temps… J’ai fêté la Toussaint sous mes draps, comme je le pouvais, comme un païen déchristianisé, et tout doucement, je me suis endormi.

Le lendemain, j’ai lavé le parquet et nettoyé mes toilettes, je ne suis pas allé au cimetière.

Parler de la mort lors d’Halloween vous fait passer pour un lourd encore plus que de parler de Jésus le soir de Noël, alors que tout le monde à table s’étouffe d’huîtres. Être en contact avec la mort, penser la mort, ne serait-ce qu’évoquer la notion de mortalité, c’est devenir un type qu’on évite, c’est tuer irrémédiablement la vibe que tout le monde essaie d’atteindre, le climax permanent dans lequel chacun cherche à s’oublier, c’est se retrouver immédiatement promu excommunié pesteux. Bravo champion ! Pas de place pour ces vilaine choses dans notre petit Disneyland personnel. Même les gothiques scarifiés détestent parler de la mort, quelles grosses lopes ! On planque nos vieux et nos cancéreux dans des placards, au fond d’hôpitaux insalubres (pour les placards, c’est à prendre au sens littéral, si vous payez la maison de retraite de votre ancêtre moins de 3000 euros mensuels, je vous conseille d’aller le visiter régulièrement pour mettre la pression au personnel, où vous risquez de le retrouver nageant dans sa pisse au fond d’un cagibi), et on pense que ça suffit à conjurer la grande marche pourrissante des cellules. Tout le monde est nihiliste, personne ne croit plus en rien, tout le monde s’auto-détruit physiquement, psychiquement ou symboliquement, tout le monde transpire la négativité et suinte la pulsion de mort, et pourtant tout le monde se chie dessus à l’idée de crever. Les gens me dépriment.

Mettre sous le tapis une des parties les plus importante de votre existence est évidemment la plus mauvaise des idées et le pire des business-plans possible. Ne pas se préparer à la mort = meilleur moyen de passer à coté de la vie… Idéal pour faire attraper par surprise par ses doigts humides et avoir vécu pour rien. Idéal pour nier Confucius qui nous explique pourtant que nous avons deux vies, et que la deuxième commence lorsque l’on s’aperçoit qu’on n’en a qu’une. Idéal pour nier Epicure, Héraclite, Socrate et tous les Grecs. Idéal pour nier la base de tout ce qui a pu faire civilisation en un point ou un autre du globe…

Nous avançons vers la tombe à grands coups de battements de coeurs pompant le sang et pulsant la vie en accéléré, comme un timelapse de plante verte sur YouTube germant, florissant et flétrissant en 2 minutes chrono. C’est un fait. Et nous répétons inlassablement nos journées comme si nous étions immortels. L’Homme est un animal de micro-rituel et de routine cherchant à conjurer l’angoisse du temps qui passe en se lavant les dents exactement de la même manière chaque matin. Dans son déni, il ritualise son existence pour la rendre infinie et ne pas avoir à l’accomplir, il la fait tourner en boucle. Le cycle est le meilleur des anxiolytiques, il vous ramène à l’état de primitif, à l’aube de l’humanité, instantanément. Une existence de chat d’appartement enchaînant à longueur de journées d’aventureux combos gamelle/litière/panier.

Cette soirée costumée, à part pour la kippa, je l’avais vécue cent fois ailleurs, en cent points perdus de l’espace et du temps, toujours ces mêmes visages, ces mêmes jobs, ce même blabla de bistrot ânonné au mot près, ces mêmes pantomimes sociales criardes, et toujours chez les participants cet état de dissonance cognitive flagrant entre fantasmes et réalités, tous ces yeux semblant crier pourquoi à la face d’un ciel impassible…

Nous sommes une génération d’élevage en canapé, d’angoissés pour rien, gavée de “pour votre santé consommez avec modération”, de “mangerbouger.fr”, de médicaments déclenchant des AVC, de shampooings remplis de perturbateurs endocriniens, où chaque acte devient potentiellement mortel. Une génération traumatisée par la mort de Mufasa dans le Roi Lion, car même si Simba gagne à la fin (contre toute logique), la perte du Père est intolérable pour nos coeurs mous. Je nous aurais bien imaginé dans une tranchée, tiens.

Paradoxalement tout le monde geint et se plaint, les gens jettent à la face de leurs congénères leurs first world problems, petites misères qui les font vivre… Ils n’ont pas le SIDA, pas le cancer, pars la mucoviscidose, tous leurs membres intacts, ils ne sont pas défigurés, leurs poumons se remplissent d’air, et leur coeur bat, leur ventre est rempli, leurs besoins primaires sont satisfaits, et leur physiologie trouve le moyen d’être déficitaire en sérotonine, et ils écrivent des textes de rap engagés. Nos attentes sont totalement irréaliste, et nous refusons les principes mêmes imposés par notre physiologie.

C’est ça, qui nous différencie d’un poilu de Verdun: déguisés en personnages de série HBO, nous avons tous un merdier hollywoodien dans la tête. Notre corps meurt et renaît au rythme de la mitose jusqu’au dépérissement final, mais notre esprit se ferme à l’organique et évolue dans un monde onirique pop-culturel. La première fois que vous êtes sorti avec une fille ou un garçon, vous vous êtes comportés comment ? Souvenez-vous… lorsque vous étiez rien que tous les deux ? Comme dans une série.. Vous avez fait comme des personnages de films ou de série parce qu’instinctivement vous vous êtes dit, c’est comme ça qu’on fait. La manière de prendre la main, de passer son bras autour d’une épaule, d’aller au cinéma, de se balader… Exactement tout comme dans Hartley, Coeurs à Vifs. En couple, les filles organisent à intervalles réguliers des disputes et des dramas à partir de rien pour faire des cliffhangers de season finale episode, et les garçons se voient en héros solitaires de films pour garçons ou en protagonistes de clips de rap… Des codes culturels et comportementaux issus du cinéma… Des histoires illogiques qui ne sont que des projections des fantasmes d’hommes adultes frustrés, des projections de scénaristes cherchant justement à fuir le réel…

Elevés par Hollywood, sur-matrixés, caverne-de-platonisés jusqu’à la moelle nous envisageons notre vie comme une histoire linéaire pleine de sens et de philosophie alors que ne faisons qu’y coller une série d’images superficielles. Spectacularisée, notre existence n’a pour horizon qu’un effet de manche de scénariste coké: le Hero’s Journey. Nous sommes condamnés à une structure mentale où chaque problème a une solution claire, exacerbation narcissique totale de petit flocon de neige unique et précieux, comme dans un jeu vidéo. Un monde où Han Solo touche toujours sa cible, mais où aucun Storm Trooper n’y arrive, même si ce sont des troupes d’élite surentraînées. Un monde où lorsqu’un homme et une femme se rencontrent, ils sont fait pour être ensemble, qu’importent carrières, géographie, névroses et classes sociales. Regardez les gens dans le métro. N’importe quel connard avec des écouteurs sur les oreilles se fantasme immédiatement dans un clip.

Toute cette dichotomie réel/fantasme amène beaucoup de monde à connaître un état dépressif pendant leur vingtaine. Certains resteront comme ça toute leur vie. Mes contemporains rissolent dans leur négativité, ils ont 25 ans, ils sont jeunes et bien portants, ils sont déjà pourris par la mort, ils ne savent pas ce qui les attend, tapî dans l’ombre du temps qui passe. A force de nier leur pulsion de mort, celle-ci dégouline par tous leurs trous. Dans une société où l’on ne peut plus tuer, symboliquement ou physiquement, les gens se tatouent, se scarifient, se percent, s’arrachent les cheveux, développent des cancers, se suicident, compensent comme ils peuvent cette absence de sacrifice qui fait tenir les sociétés. Il ne faut jamais oublier que les millons de morts de la seconde guerre mondiale jetés dans le Moloch des sociétés occidentales ont fourni le carburant de la plus grande période d’euphorie et de pulsion de vie qu’a jamais connu la Terre: les Trente Glorieuses. Il ne faut pas oublier notre pesanteur au charnier. Le bouc émissaire est un ciment civilisationnel, d’Hiphigénie à Primo Lévi.

Je m’égare… Pourquoi je vous parle de ça, déjà… ? Ah, oui. La mort est un sujet à éviter absolument, un tabou gigantesque qui se traduit aujourd’hui par une fuite en avant, un déni permanent. La mort ne peut pas exister puisque les films se terminent toujours bien. Vous risquez d’être un peu déçu lorsque vous découvrirez que le film de votre vie ne se conclue que par votre enterrement. Et encore plus déçu en réalisant que dans ce film, vous ne tiendrez même pas le rôle principal.

Pourtant, vous connaîtrez la souffrance. Vous n’y échapperez pas. Aucune de ses subtiles et insidieuses modalités ne vous sera épargnée.  Vous connaîtrez la désillusion. Vous reverrez vos rêves et vos projets de vie à la baisse, année après année. Vous ne serez pas rockstar. Vous ne serez pas cinéaste. Vous ne serez pas célèbre. Vous ne serez pas riche. Vous connaîtrez les jobs merdiques et improductifs, épuisants nerveusement, qui ne vous offriront pas la possibilité de devenir propriétaire de votre logement ni même de fonder une famille. Vous aurez le coeur brisé par quelqu’un qui ne s’en rendra sûrement même pas compte. Vous haïrez votre corps. Vous verrez un de vos parents développer un cancer, et mourir. Vous finirez par vous blesser, vous briser un membre, fracture ouverte ou pire encore, et vous expérimenterez de nouveaux seuils de douleur, vous les repousserez toujours plus loin, vous n’auriez jamais cru que l’on pouvait atteindre une telle intensité. Ecrasé que vous êtes par l’immense charge irrationnelle du monde, vous croierez en des choses, en Allah, aux Droits de l’Homme, à la paix mondiale, vous serez agis par des forces qui vous dépasseront.

Si ça peut vous aider, dites-vous bien, lorsque vous vous ferez votre première fracture ouverte, que vous avez la chance de faire partie des 0,1% de la population humaine vivant dans un point de l’espace et du temps où l’anesthésie générale fait partie des technologies connues.

Dites vous bien que ce que je vous ai raconté là n’est que le mode very easy de la vie. Dites vous bien que ça peut être pire, infininiment pire, que ce n’est en aucun cas une raison valable pour interrompre l’expérience, et que cette gigantesque grondante écartelante montagne russe qui nous dépasse tous et nous fera tous dérailler un jour permet néanmoins les expériences existentielles les plus entières qui soient, les seules, en fait. Et si tout ça ne vous donne pas envie de vivre plus intensément, même rien qu’un petit peu, alors vous êtes déjà mort. Joyeuse Toussaint à tous.

 

 

 

 

“Life should not be a journey to the grave with the intention of arriving safely in a pretty and well preserved body, but rather to skid in broadside in a cloud of smoke, thoroughly used up, totally worn out, and loudly proclaiming « Wow! What a Ride!”

Hunter S. Thompson, The Proud Highway: Saga of a Desperate Southern Gentleman, 1955-1967

 

 

« Une telle connerie dépasse l’homme. Une hébétude si fantastique démasque un instinct de mort, une pesanteur au charnier, une perversion mutilante que rien ne saurait expliquer , sinon que les temps sont venus, que le Diable nous appréhende, que le Destin s’accomplit.

Nous crevons d’être sans légende, sans mystère, sans grandeur. Les cieux nous vomissent. »

Louis-Ferdinand Céline, Les Beaux Draps

 

Comments
  1. Klaus Toujours | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  2. PECYNA | Répondre
    • hazukashi | Répondre

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