Biologie sentimentale

biologie sentimentale

 

Je l’avais rencontrée lors d’une de ces soirées d’été où l’on se sent vivre, où l’on discute avec des gens qui comptent, sur une terrasse, dans un jardin, dans un champ sous les étoiles, au bord de la mer, éclairé par des lampions, par des bougies, par un feu de camp, où l’alcool est plein de joie et de sagesse et de folie mélangées, et où les volutes de fumées des cigarettes évoquent les instants vécus et éphémères et non pas le cancer. Ces moments où l’on discute avec une inconnue dont on voudrait savoir plus, ces moments emplis de possibilités. Ces moments où l’on a l’impression d’être en vacances pour de vrai, où l’on retrouve l’insouciance de son enfance, les découvertes de son adolescence et l’excitation de sa vie étudiante. Ces moments où les lumières de la nuit brillent et semblent chargées de promesses comme quand on avait 17 ans.

Le mois d’août s’étalait alors paresseusement autour de moi dans la chaude obscurité, dispensant ses largesses. Août est le mois royal par essence. Le mois léonin où la Nature se fige l’espace d’un instant dans un apogée de chaleur et de luxuriance avant de retomber dans les ténèbres.

Quelques trop courts mois ont passé, et nous sommes désormais assis à la terrasse d’un café. Au-dessus de nous, des lampes chauffantes, une bâche en plastique translucide, et une nuit glaciale. Dans ce décor lyrique  mi-Amélie Poulain, mi-sas de décontamination, nous discutons.

Toute habillée de noir, un air de parisienne, à la fois fragile et arrogante, grande gueule et réservée, chaleureuse et glaciale. Je la contemple d’un air blasé qui camoufle assez bien la fascination débordante que j’éprouve. Elle m’explique en toute sérénité que notre relation est bancale, et qu’elle préférerait en expurger le coté “intime”, mais que c’est avec grand plaisir qu’elle continuera à aller au cinéma ou faire des expositions avec moi. Car je reste avant toutes choses un individu drôle, cultivé qu’il serait idiot de perdre, en deux mots un agréable et distrayant bouffon.

Des filles, j’en ai connu quelques-unes, ça n’a jamais donné grand-chose. Je m’attache trop vite, et les successions de rencontres permises par Tinder n’apportent rien, sinon du découragement en découvrant les vies absolument similaires et désespérantes de toutes les jeunes femmes urbaines: rentrées chez elles le soir pour regarder une série en streaming sur Netflix en avalant un bol de soupe en rêvant leurs vies un petit peu, avant réception d’un pénis inconnu entre minuit et deux, puis reprise d’une journée de travail improductif au sein d’un bureau absurde. Tinder n’apporte que des matins de désespoir, des réveils absurdes et vides, post-baise avec capote, où personne n’aura pris de plaisir, où tout le monde aura surjoué, fait semblant parce qu’on ne se connaît pas et qu’on est mal à l’aise, et où l’on fuit de petits studios insalubres sans se dire au revoir pour traverser des rues pleines de brumes.

Bien sûr, on n’est pas à plaindre… Elles ont de jolies fesses, de bien raffinées lingeries… Elles ont pour certaines un peu de culture, un sens certain de l’ironie… Elles arrivent encore à exprimer physiquement et intellectuellement cette légèreté qui fut un temps la marque de l’esprit français. Parfois même, on en rencontre une, et l’on discute réellement avec elle pendant quatre heures ininterrompues. Elle s’humanise soudain, une personnalité unique éclot sous nos yeux, et ce sera l’assurance de passer des nuits hors du temps à rire et écouter Tryo et System of a Down car on a quinze ans tout le temps lorsque l’on est amoureux. Des nuits sans fin, à nous pour toujours, et des journées sous les draps, et l’on revient à cet état de complicité enfantine et innocente qu’il faudrait vivre tout le temps, lorsque deux corps nus l’un contre l’autre se montrent sans gêne sans hypocrisie et jouent et virevoltent. Les hommes sont beaucoup moins méchants sans leurs vêtements. Alors oui, on passe de bons moments, quand même.

Enchaînez-en quinze comme ça, et vous pouvez être sûr de pulvériser en vous toute capacité à envisager le couple comme expérience potentiellement fructueuse. Face à une surabondance de choix, l’individu éprouve un sentiment de malaise, les scientifiques le disent. Pourquoi elle et pas une autre ? Pourquoi chercher à s’investir quand une application nous propose chaque jour une personne nouvelle et différente ? Pourquoi creuser ? Pourquoi claquer du temps à apprendre à apprivoiser une âme et ses défauts ? On ne mesure pas encore les conséquences civilisationnelles engendrées par internet sur les rapports humains. L’excellent bien qu’un peu nanardesque documentaire “Love Me Tinder” est le premier document à tenter d’effleurer le sujet à ma connaissance. Malgré tout ça, les jeunes gens que je côtoie semblent tous particulièrement obsédés par le fait de trouver le Grand Amour, alors même que les probabilités d’y arriver s’amenuisent inexorablement, plan-cul après plan-cul.

Elle, je ne l’ai pas trouvée sur Tinder et une nuit (passée à écouter Tryo bien sûr), j’ai éprouvé cette mélancolie qui m’étreint à chaque fois que je rencontre une fille pour de vrai: “Pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrés avant ? Tout ce temps perdu, toutes ces années irrécupérables…”

J’ai su que j’étais foutu un matin, quand je l’ai trouvée formidable et rare et unique alors qu’elle se brossait les dents démaquillée en petite culotte.

Alors, au fil des nuits et des discussions enflammées portant sur Tarkovski ou Beckett, j’ai réalisé que tout ça ne durerait pas, que je n’étais qu’un amusement sans conséquences à ses yeux, et que je tenais ce rôle à la perfection. Je donne aux femmes exactement ce qu’elles attendent, et c’est pour ça qu’elles me quittent.

Ce genre de relation est un concours d’apnée où l’on tente de plonger le plus profond possible, le plus rapidement possible, pour voir le plus de choses possibles avant que le temps, la pression et l’asphyxie ne nous contraignent inexorablement à remonter pour toujours à la surface des choses. On a quelques heures, une nuit, quelques semaines pour essayer de connaître quelqu’un, un petit peu, et puis voilà.

Rencontrer une fille, et s’y abandonner, c’est augmenter drastiquement sa réalité en entrant dans un Autre, aussi bien physiquement que psychologiquement. C’est un sentiment d’excitation similaire à celui du conquistador qui voit émerger une Terra Incognita. C’est un élargissement brutal de l’univers de possible. C’est être amené à se perdre dans une psyché humaine totalement étrangère dont on ne pourra jamais effleurer que les endroits où l’on a pied, mais dont on devine que les profondeurs recèlent des trésors engloutis. Parfois l’un d’entre eux remonte et s’ouvre devant nous, et l’on sait alors que l’on a rencontré un être humain.

J’écrase ma Dunhill Light dans le cendrier, et je cache mon visage derrière ma pinte. Elle m’explique beaucoup de choses que je n’écoute pas car c’est inutile, c’est à elle-même qu’elle s’adresse en réalité. J’abaisse et relève mon menton à intervalles réguliers pour faire semblant d’être assis en face d’elle tandis que je m’amuse à nager dans son obscure et épaisse chevelure.

Malgré le parfum, malgré la lessive, malgré la fumée des cigarettes, je peux sentir son odeur, sa réelle odeur issue de sa peau, de sa sueur, de ses muqueuses et de ses glandes. Un manque atroce m’envahit. Les relations intimes vous altèrent définitivement vous savez. Les religieux, lorsqu’ils ne sont pas trop névrosés, parlent de fusion des âmes en décrivant la baise. Ils se trompent et nient le plus important : la fusion des corps. Avec elle, nous avions à priori mélangé toutes nos muqueuses, et tous nos orifices sauf les oreilles (à priori), et de temps en temps, mon haleine retrouve des relents de sa bouche et de son vagin, et je sais que cela me suivra pendant encore plusieurs mois. Nous avions fusionné.

Lorsque vous vous accouplez avec quelqu’un, vous mélangez vos flores bactériennes, qui accueillent de nouveaux arrivants, et s’adaptent. Ces nouvelles bactéries s’ajoutent à votre être tout entier et vous modifient légèrement. Vos hormones, votre ADN s’équilibrent petit à petit au contact de votre partenaire, pour créer une homéostasie et vous changez à tout jamais. Nous portons tous définitivement en nous les traces physiologiques de nos amours passées.

“Tu m’écoutes ? Tu veux un chewing-gum ? Je te vois sentir ta bouche depuis dix minutes…”

“Hmm ? Heu… non, merci, vraiment…”

Elle a continué encore un peu. J’ai ensuite payé l’addition, je me suis perdu une dernière fois dans de grands yeux fragiles encadrés d’une frange obsidienne, puis nous nous sommes quittés bons amis, sachant tous deux pertinemment que nous ne nous reverrions jamais. Je n’ai pas fait de scène, je n’ai pas joué à l’amoureux transi, je me suis levé et je suis parti sans faire d’histoires, gardant mes souvenirs et mes sanglots pour moi-même. J’ai souhaité garder ma dignité face au chaos tourbillonant et hurlant de la réalité, qui m’avait fait l’honneur de m’octroyer quelques semaines un moment de répit, un moment d’éclaircies où toutes les pièces du puzzle semblaient enfin à leur place, avant de l’éparpiller brutalement et de me rejeter à nouveau dans l’Abysse.

Comments
  1. Bimbo | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  2. Jean René | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  3. Francois Sanders | Répondre
    • hazukashi | Répondre
      • Francois Sanders |
  4. Delcausse fabien | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  5. JR | Répondre
  6. Ovide | Répondre

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