Bruns

Je ne me suis jamais vraiment senti chez moi dans ce pays. Toujours eu l’impression d’être un extra-terrestre, petit blond parachuté au milieu des latins, introverti distant à la voix calme catapulté chez les Méditerranéens qui parlent avec les mains et crient à intervalles réguliers sans réels justificatifs.

Par conséquent, j’ai un peu de mal avec les bruns, qui composent pourtant l’écrasante majorité de mes compatriotes. En fait, je crois bien que je les hais. D’une force… On va encore me dire que j’exagère, que je paye très cher un thérapeute pour apprendre à me retenir de dire des choses comme ça, qu’il faut que j’arrête de boire du rhum agricole à même la bouteille, que je devrais mettre de l’ordre dans ma vie et me concentrer sur les choses vraiment importantes, mais c’est plus fort que moi.

Tout m’énerve en eux, tout m’est rigoureusement étranger. Leurs yeux “noisette” m’épuisent, leur héliotropisme, leur extraversion, leurs scènes, leur sale manie vous toucher lorsqu’ ils vous parlent ! Moi, je hais les tactiles et n’en démordrais jamais, l’humanité se divise en deux camps : les bons et les mauvais, ceux qui touchent et ceux qui restent à leur place…Je ne veux pas que des gens m’envoient leurs miasmes en pleine gueule et ne veux les frôler  avant d’en avoir fait le tour, et cela sans doute parce que je tiens l’homme pour un grand mystère, une forêt vierge au cœur de laquelle, sauf exception, il ne faut pas aller…

Et cette odeur ! Leur odeur musquée de brun, tenace et volatile… Cette pente naturelle dégringolant vers le poil et la sueur, vers le fauve en rut… Cette impression immédiate d’être projeté au milieu d’un souk, patchouli et phéromones à tous les étages !

Prenez le métro à Paris, je vous mets au défi de trouver un blond. Si d’aventure vous en croisez un, il vous fera coucou, vous verrez. Ce sera moi. C’est moi, la vraie minorité dans ce putain de pays. Dans ce putain de monde. La Terre entière est brune et peuplée de Siciliens avec des crans d’arrêt dans chaque main et des auréoles sous chaque bras.

Je n’ai jamais compris le racisme des Français, à ce propos. Comment arrivent-ils à se différencier des Arabes ? Regardez bien les tronches de Jean Dujardin, Audrey Tautou, Gérard Jugnot, Marion Cotillard, Romain Duris… De bonnes tronches de Français, n’est-ce pas ? Envoyez-les bronzer deux semaines à l’île de Ré, et vous aurez de parfaits bougnoules.

J’en veux pour preuve que ces gens n’ont pas besoin de mettre de crème solaire lorsqu’ils vont à la plage à Dunkerque, et que Gérard Jugnot fait parfaitement illusion lorsqu’il joue le rôle d’Ali Baba dans le film éponyme. Vous voyez bien que ce n’est pas moi qui divague ! Perso j’ai mis plusieurs mois avant d’arrêter de confondre Jean Dujardin avec Omar Sy. Et pourtant je suis physionomiste !

Tenez, Charles de Gaulle, le Grand Charles lui-même, disait de Pompidou l’Auvergnat que c’était bien dommage qu’il soit né 600 km trop au Nord, qu’il aurait pu faire un excellent gouverneur d’Alger…

Et c’est tout le pays qui est ridicule comme ça ! Regardez le Front National. Y’a un de leurs élus, il s’appelle Sanchez. Paye ton élite aryenne. Sanchez. Bonyour, yé souis Chanchez, yé fé lé ménache, lé répassache, y la politique de purificachionne rachiale. Aussi crédible que le Parti Communiste du 5ème arrondissement de Paris… Tu sais que la société va mal quand les nazis ont des tronches de kébabiers. Ein Reich, ein Volk, ein harissa sans oignons ognons chef !

Et leur saleté aussi, les Français ne se lavent pas, et marchent chez eux avec leurs chaussures, leurs putains de chaussures, et ramènent tout Gare du Nord et tout Châtelet-Les-Halles dans leur chambre à coucher, et ils ne se lavent pas les mains après être allé aux toilettes, ou après avoir touché de l’argent, ils fument les cigarettes qu’ils ont laissé tomber par terre, rien que d’y penser mon sang suisse-allemand fait des caillots dans ma tête…

Ma mère d’ailleurs m’a souvent répété qu’elle avait eu beaucoup de chance d’avoir un fils blond aux yeux bleus, mais que si j’avais été brun, elle m’aurait aimé pareil. Mes fesses ! Elle m’aurait méprisé, et elle aurait eu bien raison ! Mes vieux sont tous les deux noirauds à ce propos, même si Maman essaie de faire illusion en se péroxydant le crâne. Mes gènes ont sauté des générations, et je suis apparu tel un ange au beau milieu d’un Pandémonium délirant.

Je rumine tout ça allongé dans mon lit, nu, comme un gros connard. Le soleil se lève à peine, il fait encore bien noir. Je me retourne, pour me serrer contre Sophia, et me nicher dans sa chevelure. Sophia est corse, et c’est un torrent de lave bouillonnante aux émotions incontrôlables. Sa peau mate et néanmoins dorée, parsemée de grains de beauté, déclenche chez moi des douleurs raffinées lorsque je n’y suis pas collé. J’ai le nez dans ses cheveux, épais, châtain très foncé, agrémenté de reflets rouges. Cette odeur…Sur les bords duvetés de vos mèches tordues/Je m’enivre ardemment des senteurs confondues/De l’huile de coco, du musc et du goudron. Elle a le parfait type méditerranéen, on dirait une Lombarde. Je caresse ses cuisses, et ma main presque translucide s’y découpe par contraste, exacerbant encore la complémentarité de nos chairs. Sophia miaule un peu. Je la réveille. Force vive et ombrageuse. Nous passons notre temps à nous hurler dessus (elle n’a aucun second degré), puis à coucher ensemble violemment, ce qui est pour moi la définition parfaite de l’Amour. Pour aimer correctement quelqu’un, il faut le haïr de toutes les fibres de son corps, sinon c’est l’ennui. L’Amour se passe de respect, et ne supporte que la vénération.

Justement, elle a le bassin large, comme une divinité romaine, les formes qui vont avec, et j’aime malheureusement ça. Le bassin large de celles qui sont faites pour porter plusieurs enfants sains et les nourrir en entier. C’est Gaïa, qui me balance sa fertilité en plein visage, c’est la Pulsion de Vie. Elle me renvoie à mon statut d’animal, je ne suis plus qu’un cri, qu’une bête, qu’un hoquet, quand je me serre contre elle, et elle aussi j’ai l’impression. Être en elle, c’est rencontrer la luxuriance génératrice et humide d’un sous-bois, le Yin chimiquement pur, le terreau sur lequel tous mes désirs se contredisent, meurent, renaissent, croissent et s’incarnent.

Sophia bascule sur le dos et s’étire. J’embrasse ses seins, énorme montée d’endorphines, saturation du crâne à mesure que ma langue s’entortille autour de ses tétons, division par trois de mon quotient intellectuel, tout son corps se raidit et sa tête se renverse en arrière, et je retiens mes larmes en pensant à la barrière de nos peaux qui nous empêche de fusionner pour être enfin complet et réparer cette affreuse angoisse de séparation que nous ressentons tous sur cette putain de planète.

L’amour ne peut être QUE physique. Le reste, c’est des foutaises. Les idées d’une fille, ses goûts, ses joies, ses mystères, personne n’en a jamais eu rien à foutre. Personne ne se choisit. On est de la viande qui s’entrelace, et nos esprits sont strictement cloisonnés par des espaces infinis, c’est tout.

Juste sous son sein droit est tatoué, en grec ancien, une phrase, “Notre salut et notre perte sont en nous-mêmes.” C’est une citation d’Epictète. Encore un brun, bordel. Je descends un peu, j’embrasse son ventre, et j’approche mon visage de son entrejambe, et ses cuisses se referment autour de moi. J’ai envie de m’y rouler en boule, en position fœtale, et d’y atteindre, in utero, le Nirvana originel de la vie d’avant la vie, et ne plus jamais en sortir. Après quelques minutes, elle se cambre dans un long spasme, et reste haletante un instant. Elle se jette ensuite sur moi, et les choses dégringolent dans un néant inracontable.

Lorsque je reprends conscience, nous sommes tous deux un peu tremblotants. Nous nous murmurons des je t’aime je crois, mais je ne me souviens plus très bien. Je me lève. Mon corps d’ivoire, tout en nœuds et en nerfs, liane phosphorescente dans l’obscurité, me donne l’impression d’être radicalement extérieur à la chambre de Sophia, qui elle se fond dans ses ténèbres à la façon d’une panthère. Nous sommes sur son territoire, dans le sud de la Corse, tapis dans le maquis. Je vomis cette île “de beauté”, ses femmes et ses hommes et tout ceux qui l’ont faite. Ma paire de Wayfarer et le tube d’écran total posés sur la table de chevet me rappellent qu’hier, nous avons passé la journée à la plage, que j’ai adoré la voir nager, et que nous ferons la même chose aujourd’hui, et que j’ai également éprouvé beaucoup de ressentiment envers son bronzage parfait.

Raide, devant le miroir de son boudoir, j’y contemple ma gueule d’Irlandais couperosé. Un sourire béat s’y impose. Je pouffe d’un rire idiot devant la grisaille bleutée de mes yeux. Il va faire chaud aujourd’hui. Mon visage est rouge et gonflé d’un insupportable bonheur.

Mes gènes récessifs disparaîtront, engloutis en Elle, à l’intérieur de Son ventre, tout comme moi, je le sais. Je m’en fous. Ah, quelle farce shakespearienne le destin m’a fadé, cette vie est un roman il n’y a même pas besoin de broder…

Comments
  1. PECYNA | Répondre
  2. Polly | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  3. Polly | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  4. Don Esteban | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  5. Polly | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  6. Polly | Répondre
  7. Sévère | Répondre
  8. Sorcier vaudou | Répondre

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