Chamanisme post-moderne et petites boules roses

Un artiste ou un philosophe ou un penseur, bref un créateur est avant tout un sismographe émotionnel, un chamane capable de sentir le monde de manière intuitive, puis d’attraper ce qu’il peut de ces intuitions et de les retranscrire avec les maigres moyens mis à sa disposition. C’est mon coté Hégelien, j’aime à penser que l’esprit d’une époque est capable de s’incarner dans quelques êtres, parfois.

Les personnalités des êtres humains sont en partie inspirées par leurs gènes, afin de leur conférer un rôle social prédéterminé en faisant ressortir certains traits utiles à la survie collective. C’est la théorie du Big Five. L’Être Humain ayant évolué pour vivre en groupe (plus ou moins), il possède un set de traits de personnalités innés conférant des rôles sociaux archaïques et prédéfinis. Ainsi, certains seront assoiffés d’expérience et chercheront à découvrir de nouvelles choses, quitte à se mettre en danger, d’autres seront consensuels et diplomates, d’autres chercheront à aider, d’autres seront suffisamment anxieux pour forcer le groupe à adopter des mesures d’hygiène ou de sécurité…

On nous parle beaucoup d’individualisme, ou au contraire de constructions sociales qu’il serait nécessaires de mettre en place pour créer du vivrensemble. Tout le monde se trompe. Nous sommes génétiquement conçus pour être des animaux sociaux, et nous le faisons déjà de façon optimale. C’est à dire en coopérant un peu et instinctivement, et en nous massacrant beaucoup et instinctivement. La survie du groupe ne veut pas dire la coopération avec l’humanité entière.

Un être humain coupé de ses pairs (par exemple, exilé sur une île déserte) commence à se dégrader cognitivement et physiquement au bout de quelques jours. Sans groupe, nous sommes inutiles, et par conséquent nous devenons fous et mourrons. De la même façon, en présence prolongée d’un groupe, nous nous adaptons physiquement et cognitivement pour nous conformer à un certain statut social.

La nature intuitive des créateurs et des artistes a une utilité évolutionniste pour l’Homme, et dans les sociétés traditionnelles, ce rôle est souvent accordé au chamane. Un type qui ne sert pas à grand-chose, pas foutu d’attacher ses lacets tout seul, mais qui de temps en temps sent quelque chose qui le dépasse totalement, qui sert de catalyseur entre le cosmos et le reste de la tribu. Il peut être révéré ou réprouvé, être considéré comme un émissaire des Dieux ou comme un bouc-émissaire, adulé dans un temple ou relégué au fond de la forêt, cela ne change rien à l’efficacité de son rôle.Si j’étais bête comme un sociologue, je dirais que le chamane est avant tout un vecteur de lien social.

Le chamane voit, perçoit, ne comprend pas toujours tout, et tente de transmettre l’infini qu’il aperçoit, de manière souvent approximative. On pensera notamment, et entre mille autres exemples, aux Mayas ayant senti la structure hélicoïdale de l’ADN, aux Dogons ayant senti les anneaux de Saturne et les satellites de Jupiter sans pouvoir les distinguer à l’œil nu, à Épicure ayant senti la structure en atomes de l’univers, etc.

Bref, il y a de cela quelques temps, j’ai parlé ici et de l’impact des traumatismes de guerre sur le patrimoine génétique et de sa transmission entre les générations. J’ai pas vraiment utilisé ces mots, hein, c’était plus imagé et confus…Mais l’idée était là… Elle affleurait à la surface du torrent tumultueux de mes pensées… Et voilà que mardi dernier, sur quoi tombe-je ? Sur un article expliquant qu’il existe un héritage épigénétique pouvant varier en fonction de l’environnement et influencer les générations futures. Elle est pas belle la vie ? J’adore quand mes intuitions géniales sont confirmées par des types qui se sont fait chier des années à faire des expériences en double aveugle pour démontrer tout ça. Ce sont mes fidèles assistants qui vont aller paver les routes jusqu’à mes visions d’Eldorado. Je me suis toujours ennuyé en cours de chimie et de biologie car je n’aime pas la méthode scientifique, trop lente, beaucoup plus lente que mon instinct.

Evidemment, l’instinct n’est pas la panacée…ça finit par montrer ses limites, comme tout… C’est une mécanique étrange et écrasante, car elle vous place en situation de totale dépendance. Il est possible de passer plusieurs semaines sans idées ni vision. Pour une raison ou une autre, les Dieux se taisent et cessent de chuchoter à vos oreilles, les vents du changement ne soufflent plus sur votre visage. On se dit que les Guignols, c’est fini et qu’on plus qu’à reprendre une activité normale.

Et d’un coup, au hasard d’une connexion neuronale aléatoire, on se retrouve à faire un lien de cause à effet un peu bizarre, mais qui semble marcher. On a aucun moyen de le prouver, et puis, quelques temps après, on en découvre la preuve, ou quelqu’un le fait pour vous. Et parfois, la vision est erronée, et l’on s’aperçoit avec désarroi qu’on aura saisi que du vent entre ses doigts.

Cet état de fait est porteur du plus grand défi que doit relever le chamane: ne pas devenir un être entièrement passif, une grosse loque ballottée au gré des hasards de la vie. Il doit lutter contre sa tendance naturelle à être une serpillière. Lorsque l’on perçoit l’infini avec lucidité, on a tendance à ne plus en avoir grand chose à foutre de rien, et à finir comme un sadhu indien: barbu, nu comme un ver, plein de poussière et avec des mouches dans les yeux et un sourire béat sur la gueule.

Mais cette passivité est aussi la marque de l’innovation: les inventeurs inventent toujours par hasard, et finissent dans l’oubli, ils ne sont que rarement conscients de ce qu’ils découvrent, et lorsqu’ils le sont, ils ont tendance à hausser les épaules devant la tâche ingrate consistant à batailler pour convaincre les foules stupides que la Terre est ronde/que la Terre tourne autour du Soleil/que le temps est relatif/que ce fil peut couper du beurre… Ce sont ceux qui récupèrent l’invention, en saisissent l’importance, la formalisent, l’améliorent et la vendent qui deviennent immortels: Galilée et Hans Lippershey, Henry Ford et Karl Benz, Steve Jobs et Steve Woszniak, Thomas Edison et Wilhelm Röntgen, Thomas Edison et Nikola Tesla, Thomas Edison et Georges Méliès, Thomas Edison et Édouard-Léon Scott de Martinville, Thomas Edison et Sir Humphry Davy…

Moi même, j’ai récupéré des fulgurances trouvées par d’autres, qui n’avaient pas conscience de leur aspect génial. Et sur internet, j’ai vu des gens récupérer certains miens commentaires que je jugeais au mieux médiocres, pour en faire quelque chose de plus intéressant. Internet sauve les chamanes, car il les fait entrer en résonance.

J’avais déjà mentionné le Syndrome de Cassandre©, qui touche les intuitifs trop sensibles pour être pédagogues, qui ne savent pas maîtriser leur don (un don qui consiste simplement à être capable de faire du daydreaming, un petit talent pas très utile pas plus), et qui les condamne à prêcher leurs visions sans jamais être écoutés. Souffrance et solitude, hypermnésie et inhibition sont les écueils jalonnant la vie du sensitif.

Ce syndrome peut vite tourner à la bérézina s’il est mal géré. Le sentiment de vertige que l’on éprouve lorsque ses angoisses finissent par se réaliser sans que personne ne vous ait écouté est une expérience terrifiante. Ce n’est pas le doute qui rend fou, mais la certitude, disait Nietzsche. Qui a fini par devenir fou après avoir senti, et s’être persuadé de l’Eternel Retour, et qu’il revivrait exactement sa vie à l’infini comme tout le monde ici. Il a sombré dans un loophole conceptuel, il n’avait plus accès au doute.

Cette impression de certitude est affreusement désagréable. On sent clairement qu’on est tout près de l’HP, que la camisole et les jets d’eau froide sont juste derrière vous… Impression de course contre la montre, que la santé mentale est quelque chose d’extrêmement relatif et fragile, et qu’en moins de deux, toute cette gentille aventure peut se finir en “…et s’il recommence à s’agiter, n’oubliez pas: les petites boules roses, Dragonal !” annoné par un infirmier pendant que vous vous cognez la tête contre les murs de votre cellule capitonnée en hurlant contre les aliens et les francs-maçons.

Mais le chamane ne doit pas fuir l’angoisse. C’est un puissant moteur, et la peur est de toute manière un excellent moyen de fixer la réalité et de lui donner une cohérence. Ne pas oublier non plus que même dans nos sociétés rationnelles, scientifiques et aseptisées, le chamane trouve sa place. Nous avons la chance de vivre à époque qui valorise la créativité, la sensibilité et l’innovation.

De mon coté, mon mysticisme est purement matérialiste, et je me fond à merveille dans le zeitgeist de l’Occident post-moderne post-guerre post-histoire post-tout. Je me moque des Dieux, de la Force ou du Multivers. Je suis seulement biologiquement  plus sensible que la moyenne, et mon cerveau est capable de réaliser des trajets neuronaux aléatoires. Cette capacité à faire du daydreaming a été analysée par plusieurs neuropsychiatres comme étant corrélative à une capacité à résoudre des problèmes complexes, à trouver des solutions nouvelles, à inventer des histoires, et à se créer des personnages. Lorsqu’il rêvasse, le cerveau a une activité similaire au sommeil paradoxal et travaille intensément. C’est aussi le moment où l’on consolide ses nouveaux acquis, d’où ma mémoire extrêmement vivace. La capacité à faire du daydreaming est aussi liée à un niveau d’empathie élevée. Les gens sans imagination font les meilleurs psychopathes.

Mais tout cela ne résout pas la question du pourquoi. Comment jaillissent ces intuitions ? Y’a-t-il un ciel des idées comme le dit Platon ? Une Noosphère qui relierait tous les Hommes entre eux à la manière d’un inconscient collectif ? Il ya eu des théories là-dessus… On sait que plusieurs grandes avancées historiques ont été vécus au même moments par des groupes humains très éloignés. Par exemple les peintures rupestres sont similaires partout en Eurasie, et datent de la même époque. Idem pour la maîtrise du feu et de la pierre taillée. Sur une période de 400 ans seulement, on a Lao-Tseu, Jésus, Confucius, Bouddha, Homère, Zarathoustra, Socrate qui apparaissent… Ne me suis-je contenté, à mon échelle, que de récupérer un savoir qui traînait là, niché dans les vibrations qui nous raccordent tous ?

Ou alors est-ce que ce sont les liens synaptiques tissés en réseaux anarchiques dans mon crâne qui ont réussi à tracer des relations de cause à effet fonctionnelles à partir de mes connaissances (bien inférieures à celles d’un chercheur spécialisé, mais plus diverses et horizontales) ? Une successions de petites coïncidences menant à un semblant de conclusion valide ? Un esprit de synthèse hérité de Sciences Po, une capacité à connaître des bribes de sujets d’études très divers et de créer des ponts entre eux sans être expert en rien ?

La provenance de mes idées, voilà bien, lorsque j’aurais fini internet et Wikipédia et que j’aurais enfin répondu à tout, la dernière question qui restera sans répartie.

 

 

Comments
  1. Bimbo | Répondre
    • hazukashi | Répondre
      • Bimbo |
      • hazukashi |
      • Bimbo |
      • hazukashi |
      • Bimbo |
      • hazukashi |
  2. Klaus Toujours | Répondre
    • hazukashi | Répondre
      • Klaus Toujours |
      • hazukashi |
      • Jourdan |
      • hazukashi |

Laisser un commentaire