Encaisser

Fight Club encaisser

Moi, je n’ai jamais été un méchant. Toujours, je me suis fait casser la gueule. J’ai traversé mon enfance et mon adolescence le nez en sang. Personne n’a jamais supporté mon impertinence. A l’école, mon mépris du foot et de la culture hip-hop était récompensé par des coups de poing. A la maison, mes désobéissances et mes insultes rencontraient des baffes.

Je ne leur en tiens pas rigueur. Bien au contraire, j’ai toujours considéré qu’un homme, un vrai, celui avec de la barbe qui pique, c’était celui qui savait encaisser les coups plutôt que celui qui savait les donner. Donner des coups. Tout le monde sait donner des coups. Un type de 40 kilos vaguement leucémique, avec un fusil de chasse peut devenir très dangereux. Par contre très peu de monde sait encaisser.

J’ai déjà vu des types immenses, horribles, ce genre de type qui pratique la boxe Thaï dans sa cave, des types tout droit sortis de la préhistoire, se mettre à chialer pour un nez cassé ou un coup de pied dans les testicules. Parfois même, ils hurlaient, ou poussaient de peits gloussements plaintifs et aigus. Ces types-la, ils font leurs hommes, prennent des poses d’hommes, en meute, avec leurs grosses voix en infrabasses, ce sont les types les plus misogynes du monde, mais en fait ils sont tout femelle à l’intérieur.

Le type qui sait encaisser, lui, il gagnera toujours à la fin. Au collège, début 00’, le truc tabou, c’est d’insulter la mère. « Nique ta mère ! », « Ta mère la pute ! », c’est comme ça qu’on disait ! C’était le tabou ultime ! Quand on te disait ça, soit tu défendais ton complexe d’Œdipe mal réglé, soit tu courrais voir le surveillant en beuglant « M’sieur ! M’sieur ! Y m’a traitééé ! ».

Je me souviens d’un type, une espèce de grand séfarade qui mettait des joggings, qui à 12 ans nous mettait 15 centimètres à tous, qui avait du poil sur le torse, et qui emballait bien évidemment toutes les meufs. Elles le prenaient pour un romantique, un véritable poète en Sergio Tacchini, un James Dean en Lacoste. Moi, je savais très bien que c’était en réalité un ultra-violent, tout perclus de pulsions qu’il avait bien du mal à contrôler, tout dégoulinant de haine. Faut dire, face à ma coupe au bol et mes chaussures de bateau, y’a pas beaucoup de monde qui arrivait à se contrôler.

Un jour de récréation grisâtre, j’étais en train de jouer seul dans mon coin, tout paria que j’étais, quand d’un coup le géant Yéménite au visage ciselé se met en tête de me torturer un peu, pour amuser la galerie. Il me met un coup de pression, comme on dit. Il fait sa caillera. Après 5 minutes de brimades, excédé, je lâche mollement un « va niquer ta mère ! » sur un ton empreint d’angoisse. Je venais d’appuyer sur le bouton « on », et la raclée pouvait commencer.  Ah putain, j’ai dérouillé. Il m’a pris la tête par les cheveux, pour l’écraser sur son genou, m’a relevé, et recouvert de coups de poing. Je sentais mes coudes et mes genoux écorchés par les irrégularités  agressives du bitume, je sentais mon visage gonfler en hématome, je sentais les coups de tambour assénés sur mon crâne, je sentais mon sang épais boucher mon nez et coaguler directement sur le sol, le tout sous l’œil bienveillant du surveillant qui devait se dire que quand même le petit roux à l’air narquois, il l’avait bien cherché. Quand j’y repense, je ne me suis jamais senti aussi vivant qu’à ce moment là, je crois.

J’étais par terre, le nez dans la poussière, le souffle coupé (je m’en souviens très bien parce que j’avais un petit peu vomi dans ma bouche à cause des coups de pied dans le ventre). Et pourtant, je n’arrêtais pas de parler. Pendant toute cette curée, je n’avais pas arrêté de l’insulter, lui et sa mère, à grand coups de « ta mère, je l’encule, je la baise tous les soirs ! ». et là, par terre, je continuais, « niktamère niktamère niktamère ! ». Je le voyais, livide, les poings tremblants, impuissant, larmoyant. Il ne pouvait rien faire. Il ne pouvait pas me tuer. Et moi j’avais toujours ma grande gueule bien ouverte. J’avais tout encaissé, et lui il pleurait parce que j’insultais sa mère. J’avais gagné.

Ce jour là, j’ai appris deux choses. Tout d’abord, que la douleur, on s’y habitue, et qu’après quelques passages à tabac, on a un corps en acier, il suffit de se réfugier dans un coin de sa tête et de savourer sa montée d’adrénaline. Ensuite, que la plume est véritablement plus forte que l’épée. C’est après cet épisode épique de mon existence que je me suis entrainé à faire pleurer les gens rien qu’avec ma bouche.

Au fond, je crois que j’ai toujours été un troll.

Comments
  1. Lou Jefferson | Répondre
  2. dazziko | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  3. Ugo | Répondre
  4. Azul | Répondre
  5. courgette | Répondre
  6. pimpom | Répondre
    • xanatos | Répondre
  7. Skully | Répondre
  8. alec | Répondre
  9. Sarah | Répondre
  10. Chris | Répondre
  11. Zuppo | Répondre
  12. Zuppo | Répondre
  13. Drunk Soul | Répondre
  14. Loony Loon | Répondre
    • hazukashi | Répondre
      • lacenaire |
      • Codex |
  15. Tengy | Répondre

Laisser un commentaire