L’étrange et fascinant monde des lettres françaises

Les écrivains sont maudits. La littérature est l’art le plus dégoûtant du monde, car il oblige à nommer les choses. Autant la musique, la peinture et le reste permettent un peu de pudeur, de faire de la sublimation, de masquer ses sales pulsions derrière la technique et l’émotion, de filtrer un peu le réel comme sur Instagram, autant l’écrivain se retrouve contraint de balancer toutes les saloperies qui courent derrière son crâne en mettant des mots dessus, comme un prévenu en GAV lumière braquée dans la gueule, entre deux coups d’annuaires téléphoniques sur la tête.

Il n’y a pas de processus artistique dans la littérature, et qu’on ne me parle pas de style s’il vous plaît merci, c’est un bien maigre cache-sexe pour tenter de faire oublier que l’écrivain n’a pas le droit de se mentir à lui-même, il n’a pas de jolies couleurs ou de belles mélodies, il n’a que les mots, les horribles mots qui éclairent d’un coup une vérité laide et nue, il doit ramasser tous les cloportes qu’il a dans le ventre, puis, un à un, doit les épingler sur un liège en prenant en plus le temps de leur écrire en-dessous leur appellation en latin bien précise et bien définissante. L’écrivain n’a aucun moyen de se défiler, même en se réfugiant dans la poésie, la science-fiction ou l’héroic-fantasy, même en se cachant derrière des conventions et des carcans, même en se camouflant derrière des alexandrins ou des elfes, il finira indubitablement par mettre des mots sur ses sentiments, par fixer les émotions et les arracher aux fluctuations interminables de l’existence. La littérature n’est pas un art, c’est un aveu.

J’éprouve un mépris souverain pour la figure de l’écrivain, à ce propos, tant vénérée par ici. En général des gens issus de la classe moyenne ou supérieure, totalement dysfonctionnels et incapables de faire une vraie carrière avec un vrai travail. Des ratés, des galvaudés, des gaspillés, essayant désespérément de sauver ce qui peut l’être de leur naufrage existentiel, voilà, c’est ça le plus déplaisant dans la figure de l’écrivain, c’est l’immense gâchis qu’il représente: un type suffisamment intelligent et fin pour faire un travail réellement utile, chercheur, médecin, ingénieur ou entrepreneur, et qui se contente grosso modo de se lamenter sur le monde le nez rivé sur son trou du cul. Qu’on voue un culte à ces gens-là en dit long sur la décadence de ce pays. Il n’y a qu’en France qu’on peut trouver des absurdités pittoresques comme la Pléïade ou l’Académie Française. Ça fait rater la vie de plein de gens,ce genre de lubies. Quand je pense à la brillante carrière qu’aurait pu avoir Céline comme médecin à la lecture de sa thèse, j’en ai les larmes aux yeux. Et Michel Houellebecq, l’ingénieur agronome ! Et Baudelaire, sortant de Louis-le-Grand pour se vautrer dans son existence de déchu avec un rictus complaisant !

Seul Rimbaud a tout compris… à 20 ans, il arrête les conneries pour devenir un putain de trafiquant d’armes, traverser l’Afrique de bout en bout, prendre part à mille conflits, et se faire un max de thunes au passage. Voilà un destin !

La littérature est l’art des incapables, de ceux qui ne savent rien faire de leurs mains, qui n’ont pas de voix, pas de charisme, qui ne savent pas tenir un pinceau ni rien du tout. C’est l’art dépouillé de sa dimension artisanale, c’est du vide couché sur papier, c’est un constat amiable ou un contrat de location immobilière dont les termes seraient erronés.

Heureusement que plus grand-monde ne lit, et que tout est rentré dans l’ordre (il y a eu une parenthèse un peu bizarre dans la seconde moitié du XXème siècle avec la généralisation du livre de poche: les écrivains pouvaient vendre des livres et être lus de leur vivant, parfois même par des jeunes). Les gens réellement créatifs font maintenant des écoles de design et travaillent dans la publicité, là où ils peuvent apporter une réelle valeur ajoutée à la société. Nous sommes enfin de retour à une civilisation de l’image, il était temps. Publier un livre, c’est un truc de footballeur ou de coach en développement personnel, ou de journaliste, aujourd’hui, et c’est très bien comme ça. S’il m’est arrivé de rencontrer sur internet des gens qui écrivaient bien mieux que n’importe qui choses qui m’ont réellement serré le ventre, je n’ai jamais rien lu d’intéressant datant d’après les années 1990 en France, sur format papier.

Tenez, l’autre jour, je suis passé à la Fnac, je cherchais des bandes-dessinées (des romans graphiques pardon) et des jeux-vidéos (des romans interactifs je suppose), et là, je traverse nonchalamment le rayon “littérature française” avec ses étalages remplis de piles de papier. Je suis surpris à la vue de la quantité de nouveaux ouvrages entassés sur les rayons et commis par des gens n’ayant strictement rien à dire. Cela me rassure un peu finalement, j’ai l’impression d’avoir du talent, d’être un genre de Baudelaire attendant de faire éclater son génie à la face du monde, quelque chose de cet ordre…

Moi qui suis quelqu’un de curieux, et qui adore me plonger dans des univers m’étant radicalement étrangers et exotiques, la mythologie Maya, le Japon des Shoguns, les Séminaires de Jacques Lacan, des choses comme ça, j’ai donc commencé à googler le petit milieu des lettres françaises pour poser des visages sur les noms de tous ces gens, écrivains, critiques, poètes ou libraires. En général ils ont tous la même tronche: un(e) quadragénaire triste qui ne sort pas assez de chez lui. La littérature n’est vraiment pas la forme d’art la plus sexy.

Ce milieu est ringard. C’est le seul qualificatif qu’on peut lui apposer. Ringard comme un jean taille basse en 2016. Rien que d’écrire ces lignes me fait très bizarre, ça sonne totalement obsolète pour un vingtenaire, j’ai honte d’y accorder de l’importance, j’ai l’impression de parler de la dernière tournée de Charles Aznavour. Essayez d’introduire le sujet en soirée vous verrez, parlez d’un livre, ce sera comme si vous annonciez à la cantonade que vous venez d’avoir une armure légendaire sur Diablo II (pas le 3 hein, le 2, celui qui est sorti en 1998).

Mais alors pourquoi écrire ? Pourquoi s’infliger ce confinement solitaire alors que dehors je peux voir la rue parisienne, la nuit et ses réverbères qui brillent de milles lumières comme autant de promesses invitantes et de mystères comme quand on avait 17 ans ? Alors que je gâche déjà mon énergie et ma jeunesse devant un ordinateur dans un open-space tandis que la vie et les filles et les fêtes pulsent sans moi  ?

Quand on est un petit Rastignac comme moi, un arriviste obsédé par la gloire et le fric, publier un livre, c’est une porte d’entrée dans les milieux de la communication, des médias et des arts. Même ringardisé, le livre est encore déifié, et respecté sur un CV. Ça ne vous fera pas rentrer en boîte de nuit, et vous ne séduirez aucune femme de moins de 45 ans, mais ça permet de trouver un job de concepteur-rédacteur sans avoir à passer par le Celsa, un MBA et cinq stages. Cela permet d’avoir une étiquette de “créatif” sans avoir aucune espèce de sensibilité esthétique. La sensibilité esthétique, c’est ce qui fait de vous un garçon bien habillé à la vie socio-sexuelle riche et variée car il va régulièrement à des vernissages, et sait se servir d’un appareil-photo (d’un vrai argentique pas d’un téléphone portable) ou d’un synthétiseur Korg. Publier un livre permet de devenir ce garçon-là alors qu’on est un sale clochard autocentré qui s’enferme dans le studio insalubre qui lui sert de toit pour étaler le contenu de son cerveau sur un .doc en fumant des roulées. Voilà.

Bien sûr que je sais que j’ai plus de chances de ne récolter que les cernes additionnés de Virginie Despentes et de Michel Houellebecq, mais c’est plus fort que moi, je suis fondamentalement un optimiste.

Comments
  1. XP | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  2. Joanne | Répondre
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  3. Sorcier Mandchou | Répondre
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      • Sorcier Mandchou |
      • hazukashi |
      • Sorcier Mandchou assis en tailleur sur un rocher dans la montagne |
      • hazukashi |
      • Sorcier Mandchou nihiliste |
      • hazukashi |
      • Sorcier Mandchou |
    • Babtou Fragile | Répondre
      • Sorcier Mandchou |
      • hazukashi |
      • Babtou Fragile |
      • Sorcier Mandchou |
      • hazukashi |
      • Babtou Fragile |
      • Sorcier Mandchou Garrison |
      • Babtou Fragile WWE Winner |
    • hazukashi | Répondre
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    • Lilabella | Répondre
  4. Lilabella | Répondre
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  5. Klaus Toujours | Répondre
    • hazukashi | Répondre
      • Klaus Toujours |

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