Jungle III

Cet article est la suite de Jungle II

Jungle brouillard

C’est plus un camp de bûcherons qu’une ville à proprement parler, en fait. Un village tout au plus. Trois immeubles vaguement soviétiques sont plantés là, de manière tout à fait incongrue.

Nous avançons lentement entre les baraquements. Si les bois étaient encore assez clairsemés jusqu’ici, on voit bien que derrière les quelques immeubles, c’est la jungle qui commence, la vraie, faite de ténèbres et de brumes, impénétrable. Les quelques bûcherons travaillant là n’ont aucune chance contre elle. Le soleil descend lentement dans le ciel. Il sera vite couché. Nous nous posons à la terrasse de l’unique troquet du coin, un truc en tôle ondulée servant des soupes et de la bière. On commande.

Au loin, vers le Nord, une montagne semble fumer par petits bouts, et d’épais volutes noirs s’en élèvent, en plusieurs endroits…

« Ce sont les Montagnes Fumantes, m’explique Joseph. Des mines de charbon et des tas d’ordures. Les locaux travaillent là-dedans 14 heures par jour, dès l’âge de six ans. Le reste du temps, ils fouillent la décharge pour trouver quelques trucs à vendre. L’espérance de vie plafonne à 40 ans, et ils traînent des maladies dont tu n’as même pas idée…

La plupart des gosses ne descendent jamais des montagnes. Ils vivent dans un autre espace-temps. Leurs maisons, leurs commerces, sont construits avec des détritus. J’y suis allé, une fois. Tout est plongé dans un brouillard étouffant, éclairci uniquement par la tâche timide du soleil qui peine à percer, et par les flammes des brûleurs à ordures. C’est la fin du monde, tout au bout de la raison, les confins de la civilisation. J’ai vu là-bas une fillette de douze ans, allaitant un nouveau-né, tous deux entièrement noirs… Elle avait un maintien extrêmement digne, elle était belle… Douze ans ! Je n’ai ressenti aucune culpabilité bizarrement. Ma famille vient du Nord, et mes ancêtres étaient mineurs de fond. Les Asiatiques vivent notre XIX ème siècle à nous : travail des enfants, industrialisation chaotique, exodes ruraux, conditions de vie aliénantes et maladives, inégalités énormes et brutales… Ils vivent ce que nos parents ont déjà vécu avant eux, et dans un temps bien plus court. Je me suis juste dit : chacun son tour. »

Je le regarde en silence. Ses yeux grisâtres baignent dans le vague, et dans la lumière du crépuscule.

« Pendant notre petite excursion, nous passerons tout près de la frontière indonésienne, au Sud, il faudra faire attention. Les Indonésiens détestent les Malais, et ont une politique d’immigration plutôt abrupte… Ce sont des massacreurs… Des types qui partent en Amok pour un oui ou pour un non ! »

« En Amok ? »

« En Amok. On a tendance à penser que ce sont les américains qui ont le monopole des tueurs de masse, des school shooters, des mecs qui pètent un câble et qui massacrent des passants au hasard en gardant la dernière balle pour leur bouche. Mais c’est faux. Les Indonésiens et les Malais ont inventé le concept… depuis 1000 ans, 10.000 ans peut-être ! Ils appellent ça devenir Amok. Trop d’humiliations, trop de pression, et crac ! Ton paysan lambda sombre dans une folie meurtrière, empoigne un sabre ou un kriss, leur poignard à lame toute ondulante, et découpe tous les malheureux qui croisent sa route. C’est une forme de suicide rituel, ils ont développé toute une mystique autour de ça. C’est le pays entier qui est comme ça, toute la culture, tout le peuple, tout cet archipel d’îles de cauchemar… C’est un volcan, l’Indonésie… Tout est calme, et puis d’un coup, ça explose, et des têtes tombent. Il y a comme ça des massacres, régulièrement, de Chinois, la plupart du temps. Tu te souviens du Chinois par qui tu m’as contacté ? Liang. Toute sa famille vivait en Indonésie. Il y a beaucoup de Chinois là-bas, ils font comme à Singapour. Du business. Ils sont malins, ils sont commerçants, ils deviennent vite riches et puissants. Logiquement, tout le monde les déteste. Et à intervalles réguliers, ils se font décapiter par des foules dévorées par le ressentiment. Liang, il a perdu comme ça sa mère, ses frères, ses sœurs, ses cousins… Son père l’a fait évacuer juste à temps… Toutes leurs têtes plantées sur des bambous, dans leur jardin…”

La soupe est bûlante et extrêmement épicée, ce qui s’accorde particulièrement mal avec la chaleur humide étouffante omniprésente. J’essaie de résister comme je peux à une irritation totale des muqueuses de la sphère ORL.

“Et donc ?”, j’articule.

“Et donc, rien. Il faudra juste faire attention, près de la frontière…” Il avale sa soupe d’un trait. “Je vais me coucher. Il y a un bungalow réservé aux touristes, derrière. Il est à ta disposition. On part demain matin.”

Et le lendemain matin nous sommes partis. Le soleil se levait, lorsque nous nous sommes enfoncés dans la jungle, et puis, très vite, je ne l’ai presque plus vu, à cause de la canopée.

Nous avons marché toute la journée. Et la journée d’après. Et celle d’encore après. On suit la piste de trekk que Joseph utilise habituellement lorsqu’il organise ses parcours pour touristes en mal de sensations fortes. La nuit, on dort dans des espèces de bivouacs, des cabanes perchées dans les arbres, pour se protéger des bestioles. Des abris rudimentaires postés à intervalles réguliers à des endroits stratégiques, à la manière des abris de montagne.

Le soir, nous parlons de l’Homme le Plus Seul au Monde, de la manière dont nous allons nous y prendre pour l’approcher, l’observer. Il se déplace en permanence, couvrant un territoire recouvrant peu ou prou la zone de chasse de son ancienne tribu. C’est un endroit très isolé, et Joseph n’amène jamais ses touristes jusqu’ici. Nous serons donc obligés de camper, les deux dernières nuits. Plus de bivouacs.

On s’habitue vite à la vie d’aventurier. Je prenais presque plaisir à évoluer au beau milieu de cette verdure touffue, agressive et un peu oppressante. Tailler son chemin à la machette, décoller les sangsues agrippées à ses jambes, échafauder mille plans dans sa tête au moindre cri d’animal, douze heures de marche par jour, ça c’est une vie de bonhomme. J’avais l’impression d’être dans un épisode de Man vs. Wild, et je me prenais pour un Bear Grylls de pacotille, buvant les conseils de Joseph sur les méthodes de survie dans la jungle.

Cette brutale confrontation au réel, à cet état de Nature aux antipodes du Jardin d’Eden, de toutes les utopies initiées par Jean-Jacques Rousseau et de toute vision qu’on peut avoir d’un Paradis Perdu et idyllique avait quelque chose de franchement exaltant. Je changeais à vue d’oeil, nouveau biotope, nouveau rythme de vie, le corps se fait plus ferme, les sens plus aiguisés… On s’endurcit.

Mais l’isolement et la vie sauvage, l’absence de but clairement défini, le sentiment diffus de claustrophobie engendré par la toiture épaisse des arbres et des lianes tout ensembles enchevêtrés, tout ça fatigue l’esprit, il vagabonde, perdu, ça marine, on a plus ses repères… Je n’arrêtais pas d’évoquer mon ex-compagne à Joseph, qui ne répondait pas… Lui, ses repères, ils étaient là, dans ce néant verdâtre… Dans la boue des mangroves, dans la brume qui se formait, tout là-haut, dans la cime des arbres, comme des nuages au plafond d’une cathédrale de branches…

Moi, la jungle me rappelait sans cesse à Alice, cette luxuriance végétale toute en vibrations, cette fertilité vaginale à la morale sans compassion. Les femmes sont la Nature et sa Loi sans pitié : ce sont elles, les mères qui adoptent, et les mères qui rejettent. Indispensables, belles, et impitoyables. Seule compte la loi du plus fort, la Vie avant tout. Comme au fin fond de cette jungle, pour elles je luttais, et tout comme cette jungle, elles se jouaient de moi. A l’origine de la vie, les bactéries étaient strictement femelles, et s’auto-répliquaient, c’est la mitose… Puis un jour, lassées par toutes ces répétitions, elles ont créé l’élément masculin et l’ont rejeté à l’extérieur, car cette complémentarité leur apportait un plus grand bénéfice.

Depuis ce temps, les hommes errent sans but sur la Terre, et se battent comme des chiffonniers au fond des caniveaux pour le regard d’une femme, il se dépassent, font du sport, inventent des styles musicaux, déclenchent des guerres, uniquement pour pouvoir retourner encore un peu au fond de la cellule-mère qui les complète, pour combler un peu ce manque atroce, ce sentiment dévorant de vide. Les Hommes ne sont que les bouffons voués à distraire des entités se suffisant à elles mêmes, à les tirer de l’ennui… “Femme qui rit à moitié dans son lit !” ils disent, et ils ont raison. Le seul but de l’Homme, transpercé par cet affreux chromosome Y à qui il manque un barreau pour être entier, c’est de faire rire les femmes…

La nuit venue, je me blottissais au fond de la cabane du jour, accrochée aux branches d’un tronc cyclopéen. Je me rappelais toutes les techniques que j’utilisais, enfant, pour ne pas avoir peur du noir dans mon lit. Recroquevillé dans mon sac de couchage, épuisé par la marche, je m’imaginais à bord d’un solide bateau navigant sur un océan de verdure, à l’abri des Hommes, des bêtes et des Dieux… La hauteur, ça rassure, j’étais dans un lit à étages, et j’abandonnais, l’espace de quelques heures, l’Enfer qui régnait au sol.

Le troisième soir, nous grimpons dans un gourbi un peu plus grand que les précédents, solidement fixé à un arbre particulièrement épais et touffu. Il m’apprend que c’est la hutte de mi-parcours, elle a été construite avec plus de soins, elle est mieux équipée, pour permettre aux voyageurs de récupérer leurs forces, après trois jours de marche. Nous mangeons, et je regarde le soleil éclater en camaïeux de rouge et d’orangé, puis s’enfoncer lentement sur le vert sombre et humide de la forêt.

Mon guide à l’air nerveux, on sent que mes jérémiades des derniers jours l’ont agacé…

“Tu connais Dumézil, Arthur ?” il me fait, sur un ton qui ne laisse pas droit à l’erreur.

“Heu, vaguement… de nom…”

“Dumézil, Georges Dumézil. C’est un type qui a expliqué que le monde occidental était divisé à l’origine en trois castes : les bellatores, les guerriers, c’est-à-dire la noblesse, les oratores, les prêtres, c’est-à-dire le clergé, et les laboratores, les travailleurs, le Tiers-Etat. Avec la Révolution, est apparue une nouvelle caste, qui n’a cessé de monter et à fini par écraser toutes les autres : la bourgeoisie, les marchands.

Je t’ai bien observé, tu vois… Je t’ai vu changer ces derniers jours… Nous sommes pareils, tous les deux, Arthur au fond. Nous sommes des bellatores. Nous avons la guerre et le conflit dans le sang, que nous le voulions ou non. Tu descends de militaires, une caste descendant elle-même de l’ancienne noblesse d’épée, celle du tout début, des types qui n’avaient rien à voir avec les dynasties de consanguins dégénérés qu’ils ont engendré, des types qui ont obtenu leur pouvoir en se battant, qui ne croyaient ni au travail, ni à l’argent, ni à la terre, ni au clergé ni en rien, mais qui pensaient qu’un destin, ça se forme en mettant sa peau sur la table, et en offrant sa poitrine aux lames et aux balles. Tu fais partie de la caste des guerriers, que tu le veuilles ou non, tu n’es ni un clerc, ni un travailleur, ni un marchand, ni rien du tout d’autre ! Tu sens bien au fond de toi qu’il y a un absolu qui t’échappes ! Que tu es fait pour quelque chose d’autre ! »

C’était vrai que mes ancêtres avaient toujours fait la guerre, de tous cotés de ma famille, à toutes époques. Des chercheurs ont récemment démontré que le patrimoine génétique évolue subtilement en fonction de l’environnement auquel il est confronté. Certains gènes s’expriment, d’autres se taisent. L’ADN du lapin, par exemple, mute suivant qu’il est domestiqué ou non, et un lapin domestiqué donnera donc naissance à une génération de bêtes plus apprivoisables. Même chose pour l’être humain qui s’adapte à son milieu, et est en mesure de transmettre à ses descendants un patrimoine plus optimisé à la vie qu’ils mèneront… Il était après tout fort possible que cinq ou sept générations de soldats ayant connu le champ de bataille aient imprimé une certaine marque dans mon génotype.

Mon arrière-grand-père avait essuyé des obus en 1916, mon grand-père avait essuyé des balles en 1944, mon père avait essuyé des pavés en 1968, et moi j’essuyais les claques des racailles en 2010. Le déclassement jusque dans la violence. Avais-je la guerre dans le sang ? Ce qui était sûr, c’est que j’avais souvent une attitude de risque-tout, j’avais souvent cherché la merde… je l’avais toujours trouvée.

“C’est marrant quand même, qu’un ancien de l’armée de terre comme toi connaisse autant de trucs…C’est rare, les bidasses cultivés…” je lui fais. J’ai pas vu, moi, qu’il jouait avec son couteau de chasse depuis tout à l’heure… J’étais dans mes pensées, j’ai répondu au hasard, un peu… Y’a comme un éclair qui a traversé son regard, et il s’est jeté sur moi….

La suite dans Jungle IV et Jungle V

Comments
  1. Fabrice | Répondre
    • hazukashi | Répondre

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