Jungle IV

Cet article est la suite de Jungle III

 

cabane jungle

 

Son mètre 90 de barbaque atterrit sur moi, m’envoie contre la paroi du cabanon qui tremble tout entier, des morceaux de mousse, des scarabées bleutés nous tombent sur la gueule… Il tient son couteau de chasse comme un poignard, pointe vers le bas, et il m’enfonce l’avant-bras dans la gorge, mon cou coincé entre son cubitus, la lame et le mur… Il a les yeux fous, et sa barbe et ses cheveux sont tout plaqués de sueur…

Ma jambe droite a commencé à trembler, j’arrivais plus à la retenir, une patte folle, elle demandait qu’à se barrer. J’ai commencé à avoir les tempes toutes mouillées, comme lorsque l’on mange un fromage un peu trop fait, ou un plat trop épicé. On m’a toujours dit que j’avais le chic pour faire ressortir les pires traits des gens autour de moi… Ma gueule inspire l’envie de taper, c’est comme ça.

Il resserre la pression, il ajuste sa prise, comme une mante religieuse, je gargouille, j’essaie de bouger en vain son bras… Il me parle doucement…

“C’est dingue que tu ne comprennes pas… Ta morgue, ton mépris… Tu vis en 2012, et tu penses qu’un soldat, c’est con et inculte, et qu’un journaliste, ça a encore un pouvoir et une utilité… T’es un parasite, Arthur, un parasite qui s’est trompé d’aiguillage, et c’est pour ça que tu es là… Pour renaître. Renaître à toi-même…

Tu es comme moi, regarde-toi un peu en face ! Je t’ai bien observé… J’ai bien écouté tes plaintes, tes geignardises… Tu as toujours eu une existence austère, construite par la solitude et la souffrance. Tu as toujours reçu des coups, parce que c’est toujours ça que tu as cherché. Tu fais partie de ces pauvres bougres qui sont heureux que dans la mort… Tu cherches le conflit, l’obstacle, sinon tu t’encroûtes, tu t’empâtes, c’est le ramollissement ! Pour toi, c’est marche ou crève ! Et pourtant tu es lâche… Ridiculement lâche.”

Je me débats en gargouillant, ce qui a pour seul effet de resserrer un peu plus la prise qu’il a sur mon cou… Sa lame appuie salement sur ma carotide… ça va laisser une marque, c’est sûr.

“Tu n’as pas compris, tu ne sens pas la menace ? Tu ne t’es jamais demandé pourquoi je m’étais réfugié au fond de cette jungle ? Je suis sûr que si pourtant… T’es tendu comme une crampe, tu trembles, tout le temps… Toi aussi tu la sens, cette tension permanente, ces acouphènes qui bourdonnent tout le temps en arrière-plan de ta vie, qui sifflent, ce sifflement de la bombe juste avant qu’elle n’atterrisse, qui chuchote que rien n’ira jamais mieux, que quelque chose de terrible est sur le point d’advenir… Cette impression charnelle qu’une apocalypse épouvantable est imminente, c’est la tienne, à toi aussi…

Tu es lâche pour ça, pour exactement ça… Moi, j’ai embrassé mon destin, je suis allé au Kosovo… à Sarajevo, en Afghanistan même ! J’ai suivi le bourdonnement ! J’ai fait toutes les tranchées ! Je dis pas que j’ai aimé ! Personne aime ça, mais j’ai pas eu le choix, que de devenir ce que j’ai toujours été… Toi tu fuies… Tu es du sang dont on fait les ronin, pourtant, tu es un samouraï errant, sans maître, plongé dans l’obscurité ad vitam aeternam !”

C’était l’heure des quatre vérités, il pouvait plus se contenir, Joseph, ça devait faire six mois qu’il avait pas pu parler français à quelqu’un, et là il se lâchait, ! Toutes les angoisses, tous son minable petit tas d’insectes qui lui tourne dans le ventre comme ils tournent dans nos ventres à tous, ils me le balançait sur le coin du nez, en manquant de m’égorger comme un mouton dans une baignoire ! La lame appuie de plus en plus, je sens bien qu’en un faux mouvement, il peut faire péter la paroi artérielle, et me réduire à un tas de chiffons glougloutant rougeâtre… Toutes choses égales par ailleurs, il avait quand même un peu raison, je dois dire… J’avais bien une espèce d’anxiété inexplicable, depuis tout petit, un truc sourd qui plane en permanence, et qui vous coupe le souffle de temps en temps, qui vous appuie sur la poitrine dans d’abjects moments de clarté…

“T’es seul, Arthur, et tu le seras toujours… Regarde ton ex-femme… A-t-elle un jour essayé de t’atteindre, Arthur ? A-t-elle seulement essayé de te comprendre, de se mettre à ta place, rien qu’une seule fois ? Vous n’êtes pas de la même race, les gens comme elle, ils ne feront qu’effleurer la vie, sans jamais l’éprouver ! Ils ne sentent rien des vibrations du monde ! Ils ne font que papillonner, de lieux en lieux,, de lumières en lumières, traversant leur existence comme des touristes dans un parc d’attractions, de petite jouissance en petite jouissance, sans jamais rien en retirer que du vide ! Une vie entière en carton-pâte ! Regarde les autour de toi, tes amis, tes collègues… Ils sont pareils ! Ils ne ressentent la vie que comme un rapport entre énergie investie et fun procuré ! Comme des enfants qui jouent à faire comme si, qui se déguisent, qui singent des comportements d’adultes ou de personnages sans en saisir le sens (et en s’en moquant), ils sont bloqué dans le mimétisme et l’apparence…”

Il relâche sa prise. J’en profite pour lui allonger une belle droite sur le coin du museau, pour lui apprendre. Un direct, ça s’envoie avec le bassin, c’est tout dans un mouvement rotatif qui part des hanches, puis passe par les épaules. Le bras ne sert qu’à viser, en fait. C’est un maître de muay thaï qui m’a appris ça, à Bangkok. Ou une racaille à St-Ouen, je me souviens plus. Joseph encaisse le coup en pleine bouche avec un sourire. J’ai mal au poing, pourtant… Il me tourne le dos, et vas s’allonger sur sa paillasse. Je me masse le cou, et je m’effondre sur mon couchage, un peu triste.

Je savais bien pourquoi elle m’avait quitté, Alice… Joseph avait raison sur tout… C’est pour ça qu’il a encaissé mon coup sans rien dire. C’est à cause de la vie qui s’écoule et qui casse tout. Le travail, les enfants, on a plus de temps pour rien, et plus il passe, plus les saloperies s’accumulent sur notre gueule. C’est impossible à gérer. On devient vite étranger l’un à l’autre. La réalité revient. Les gens ne sont pas vraiment faits pour être ensemble. Le moindre changement, et l’échafaudage tremblant, minutieusement construit avec tant de douceur et d’amour, de petites considérations et d’indulgence, se pète invariablement la gueule. Puis il faut repartir de zéro, avec une douleur atroce au ventre…

La dernière fois que j’ai vu Alice, je lui ai fait “Mais comment tu vis ? C’est quoi ta vie en fait ? Qu’est-ce que tu y fais ?” Elle était comme celles de tant d’autres, son shopping, ses séries télé, son salaire minable et ses dépenses inconsidérées, son absence de sens de la famille toutes ces choses m’étaient revenues d’un coup.

Elle m’a regardé comme si elle avait vu le sheitan… C’est pas des questions à poser… Les gens aiment pas penser à ça… Ils aiment pas penser leur vie… Ils disent qu’ils la pensent, mais c’est faux. Ils n’écrivent rien, ne cherchent rien… ils ne s’intéressent pas. Ils essaient juste d’oublier le tragique des choses de toutes les façons possibles par toutes les fonctions corporelles qui existent. Et c’est tout.

Ses crises de larmes, ses crises d’amour, ses crises d’angoisses… Toutes ces émotions surjouées, factices… Ces mimiques grotesques, on pleure à chaudes larmes, on suffoque, c’est la tragédie, et puis l’instant d’après, plus rien, le happy end finalement… Suffit de changer de sujet. Tout est volubile, exagéré, caricatural, on mime des émotions qu’on est incapable d’éprouver vraiment, on ne sent pas les lames de fond qui viennent ravager vos entrailles… J’ai l’impression que tout le monde est à peu près comme ça aujourd’hui… Ils s’agitent, ils parlent fort…Mais ils ne disent pas grand-chose… Ils jouent leur vie, en prenant des poses d’acteurs de séries télé… Ils ressentent rien. Je ne comprends pas leur fonctionnement.

Le lendemain, on s’est mis en route, et la journée entière s’est déroulée dans le silence. Des paysages sublimes se sont offert à nous.. J’avais jamais vu ça, et pourtant, j’ai voyagé. On a traversé une vallée entière, au dessus de nos têtes, les arbres, puis les nuages, et au sol, la brume, épaisse et envoûtante… Un endroit sauvage et vivant, un lieu humide qui respire. On a croisé des ruines, de gigantesques têtes de pierres à demi enfouies, représentant d’anciennes incarnations de Bouddha. Elles me regardaient, impassibles. Elles avaient pas peur du temps qui passe, elles. Elles étaient bien tranquilles, dans leur oubli chlorophyllé. Puis on vu un trou, et Joseph s’est arrêté net. Il m’explique que le Solitaire que l’on traque vit comme ça. C’est un nomade, qui creuse des trous successifs, d’un ou deux mètres de profondeur qu’il recouvre de branchages, et où il dort. Il en change chaque jour. Celui-ci est récent, deux jours maximum. Nous sommes sur la bonne piste.

Le soir, nous arrivons dans un abri succinct. Nous sommes au cœur des ténèbres, ça commence à devenir dangereux… Joseph cuisine une espèce de brouet bizarre qui ne ressemble à rien de connu. Une puissante odeur de plantes en émane. Il me tend un bol. Il est rempli d’un épais liquide noirâtre, de la couleur de la mort, qui bullotte d’une façon inquiétante. Il me regarde et me dit de boire, qu’après ça je serais prêt à le rencontrer, l’Homme Seul, que je vais renaître à la forêt, pour la forêt… Je ne sais pas pourquoi, je lui fais confiance… Ais-je le choix de toute façon ? Il s’est naturellement imposé en tant que mentor et leader. Il pourrait me tuer ici, et personne ne découvrait mon corps avant des années dans ce coin perdu… J’avale le bol d’un trait. La nuit risque d’être longue…

 

 

 

 

 

La suite dans Jungle V et Jungle VI

Comments
  1. Saul | Répondre
    • hazukashi | Répondre
      • Saul |
  2. Saul | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  3. LDA | Répondre

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