Jungle : Manticore II

Ce texte est la suite de Jungle : Manticore

 

Au fur et à mesure que le sang coule de mes plaies, le long de mon torse, dans mon nombril, s’éponge sur mon caleçon, toutes les imbrications constituant ma personnalité se dévoilent, petit à petit, et m’apparaissent clairement…. Ce sentiment de lutte perpétuelle contre moi-même, en toile de fond… Toujours plongé dans une rage rentrée et impuissante… Combat de tous les instants, mené par mes pulsions… Une tension énorme. Affrontement perpétuel entre la vie et la mort, entre Eros et Thanatos… Chaque action, chaque décision, chaque respiration, était en permanence amoindrie, nullifiée, brisée contre un mur épais et invisible, quelque part en moi. Chaque action pour la vie, constructrice, était immédiatement contrebalancée par une action pour la mort, destructrice… Ambivalence… Hypocrisie… Mentalité d’agneau sacrificiel dévitalisé… Auto-punition obsessionnelle et compulsive.

Combien de fois m’étais-je mis tout seul dans des situations défavorables, combien de fois avais-je tenté de m’oblitérer moi-même, de mes ongles rongés à mon incapacité à exprimer mes sentiments sans blesser, en passant par ma passivité atavique, mon alcoolisme frénétique et toutes ces nuits passées à me retourner dans mon lit en grinçant des dents, recherchant désespérément un sommeil introuvable, entièrement voué à l’angoisse et aux pensées qui s’échappent et défilent à toute vitesse ?

On a tous une Bête dans la tête, bien blottie au fond de nous. Un animal cruel se nourrissant  de chair humaine, festoyant sur notre dualité intrinsèque, sur nos conflits internes. Pour moi, c’est une Manticore. Monstre anthropophage, hybride de lion et de scorpion, deux symboles contradictoires, et opposés, condamnés à s’entre-déchirer… Un lion solaire enrage, fantasme la gloire, le succès, la réussite, l’amour et les conquêtes, les selfies et les 5000 amis sur Facebook, et un scorpion nocturne, qui déteste la lumière, le pique, le pince, l’empoisonne, l’entraîne dans l’ombre, lui qui ne rêve que de discrétion, de sécurité et d’oubli, de chez-soi sous la couette tout en cocooning… Beurk, comme c’est dégoûtant tout ce mélange de nombrilisme et de manque d’audace si typique de la Génération Y… Comme un vulgaire podcasteur de Youtube, qui veut simultanément l’anonymat et la surmédiatisation, un million de vues, mais caché derrière un pseudo, sans bouger de sa chambre…

Le chat qui me faisait face n’était qu’une métaphore grossière de mes instincts marécageux… Sans doute que les autres, ils voyaient des choses différentes… Gainsbourg avait Gainsbarre, Renaud un Renard, Boris Vian un loup-garou, Socrate un daimon, Saint-Paul une écharde plantée dans la chair, Baudelaire, Rimbaud, Hemingway, Céline… Ils étaient tous bouffés par quelque chose qui remuait au fond de leurs entrailles… Qui a fini par les bouffer tout en entier à la fin… Comme le chasseur de Nietzsche, ils étaient face à un dragon qui n’était autre qu’eux-mêmes…Moi, j’avais toujours eu un coté heroic-fantasy

 

“Je t’ai pourtant laissé faire des choix libres…”

 

La Manticore me fixe, énigmatique, et stoppe le cours confus de mes pensées. Sa voix semble texturée, et se module suivant des fréquences tout à fait inconnues… Elle semble lire dans ma tête… Où peut-être que je parle à voix haute… Des choix libres… Elle m’avait laissé faire des choix libres ?! Est-ce que j’avais déjà fait des choix libres ? C’est des questions sérieuses à se poser, dans une vie, ça… Posé là, les deux pieds dans la boue, en y réfléchissant bien… La Liberté c’est une notion obsédante… La croyance judéo-chrétienne en un libre-arbitre est un concept qui a totalement façonné nos sociétés occidentales. L’hégémonie culturelle des Anglo-Saxons protestants n’a rien arrangé. Nous sommes dorénavant tous censés être responsable de notre destin individuel… On doit s’accomplir, on est libre de s’accomplir, malgré le carcan social, malgré l’éducation, malgré le patrimoine génétique, liberté, liberté partout, liberté toujours, comme sur les paquets de Gauloises…. Coaching, développement personnel, on est sommé de se dépasser, d’optimiser son potentiel. La mode est au volontarisme. Get Rich or Die Tryin’ est le Triumph des Willens du XXIème siècle.

C’est pourtant faire fi de ce que nous ont enseigné la majorité des philosophes, et de ce nous démontrent jour après jour, les chercheurs en biologie et en génétique. Nous sommes ce que nous faisons de ce que les autres ont voulu faire de nous, a dit un jour Sartre (une phrase intelligente, c’est déjà pas mal, dans une carrière). Deviens ce que tu es, de Socrate à Nietzsche, ils ont pas dit autre chose, les philosophes. La raison et le rationalisme sont de bien faibles conseillers, et mieux vaut avant tout suivre son instinct. Je fais bien plus confiance à mon bas-ventre qu’à mon cerveau.

Nous sommes tous marqués du sceau de la Manticore, par le sang de nos ancêtres, et l’atavisme nous domine. Nous nous rêvons Liberté. Moi-même, je n’ai pas échappé à ce rêve. J’ai toujours voulu être un self-made man, de briser les cadres, tout ça…

Pour ça, être reporter, ça m’allait bien. Être payé pour voyager et écrire des choses sur ce que j’avais vu. Faire des comptes-rendus de terres, de personnes exotiques et inconnues. Le seul truc qui correspondait un peu à ma personnalité cléricale. Faut dire, j’avais pas vraiment l’esprit qu’il faut pour faire du fric… J’aurais même pas été foutu de vendre des frites sur une aire d’autoroute… Évidemment, en guise d’aventures, je n’ai trouvé que des petits fonctionnaires mesquins et incultes, et une ex-compagne plus motivée par les paillettes cocaïnées des plateaux télé que par l’exploration de continents perdus. La faute de syntaxe et la mauvaise foi idéologique rémunérée par les banques et le contribuable… Chez ceux qui voyageaient vraiment, c’était pire, encore. Des néo-colons, pétris d’une culture humanitaire moraliste et méprisante, heureux de se faire un billet sur le dos de la misère humaine, bien planqués derrière leurs idéaux. Un idéal, c’est bien pratique dans la vie, ça vous met à l’abri de toute culpabilité ou remise en question, définitivement. Vous êtes du coté du Bien, votre âme est pure, vous êtes un Parfait. Des cinéastes à dreadlocks qui font des gros plans sur des yeux pleins de mouches et des ventres gonflés. Des reporters de guerre pacifistes qui déplacent des cadavres pour leur donner des poses plus photogéniques. Le tout aux frais de l’Etat. La gabegie moralisatrice incarnée dégueulasse..J’ai pas les mots pour qualifier tout ce que j’ai vu pendant mes voyages. J’ai jamais été plus content que lorsque j’ai découvert, au tout début des années 2000, que toute cette très inélégante corporation était condamnée, enfin, par la magie du numérique.

Le journalisme, je pensais que ce serait mon vecteur vers la sortie, vers une existence hors-champ, que ça me permettrait de faire un pas de coté, d’être libre. Mais je me suis juste rêvé libre, comme un tétraplégique rêve à d’autres mondes, du fond de sa chambre d’hôpital…

J’ai essayé d’atteindre un idéal, comme le premier punk-à-chien venu, et mon échec m’amène à me retrouver à moitié nu, sanguinolent, perdu au bout du monde.

 

“Excuse-moi de t’interrompre, Arthur, c’est très intéressant ce que tu dis, vraiment. Nan, si si, je te jure. Tu vois, tu arrives à comprendre, quand tu veux. Un de vos historiens antiques, un Grec, je crois, qui voyait un peu plus clair que les autres de ton espèce, parlait de moi en ces termes élogieux : elle n’a rien de si déterminé que de ruiner tout et se bâtir un tombeau dans ses propres ruines. Tu ne trouves pas que ça nous décrit superbement tous les deux, dis, Arthur ?”

 

“Hum… Je ne suis pas sûr d’avoir très bien compris ce que j’étais censé comprendre…”

 

“Tu es un lâche, Arthur. Un gâché. Un raté. Gnagnagna je ne suis pas libre… Tu t’écoutes, parfois ? Tu te vautres dans ton misérabilisme, tu chouines, tu jouis. Toutes les grandes choses commencent par des ombres, mais toi, tu n’as jamais voulu en sortir. Je t’avais légué un pouvoir, et tu n’en as rien fait.

Je t’ai fait pour lutter en permanence contre l’implosion, comme un soleil presque trou noir. Je t’ai insufflé une énergie négative, pleine de rage, de colère, de ressentiment, de frustration, en même temps que la capacité de la transcender et la domestiquer…. Et qu’en as-tu fait ? Ta paresse et ta couardise t’ont fait saboter toute ton existence, étape après étape. L’autre psychopathe qui t’a mené jusqu’ici t’a peut-être convaincu que tu étais un guerrier, mais regardons les choses en face. Tu n’es qu’un petit être très seul et rageur. Tu tournes en rond, bloqué entre les murs que tu t’es toi-même dressé.

Tu avais pourtant la force de voir à travers le brouillard du barnum des médias et des modes. Voir le monde nu, dans toute sa splendide futilité. Je vais te donner une dernière leçon.”

 

Elle secoue sa tête, s’ébroue, et transforme instantanément sa superbe crinière rousse en un soleil empourpré. Elle tourne, minaude, s’éloigne, revient finalement, elle semble réfléchir. Son odeur est un mélange de fer, de vase, et de fortes épices..

 

“Depuis toujours, je suis un symbole de colère. Ce sentiment parmi les plus purs et les plus puissants est intrinsèque aux Hommes. La rage est une drogue, Arthur. Vos scientifiques ont prouvé que lorsque l’être humain se met en colère, son cerveau libère de la dopamine, de l’adrénaline, et tout un tas d’endorphines… Cela renforce sa propension à réagir à une situation par ce sentiment. La colère vous défonce, elle vous rend accro, et vous donne une force dont tu n’appréhende qu’à peine la multitude de subtilités… Ta soif de destruction est utile. Tu es un réformateur. Destruction créatrice, renouveau, transcendance, les choses qui pourrissent pour mieux rendre fertile, tout ce qui vit meurt et renaît, etc.”

 

L’espace d’un instant, ses yeux s’emplissent d’empathie et de malice. Un regard compréhensif de ouf, le regard que tout homme souhaiterait sentir se poser sur lui après avoir exprimé quelque chose de très personnel, qui l’aurait laissé un peu vulnérable. Le regard d’un père, d’un frère, d’un ami, d’un confident, tout ça mélangé. Le regard que votre propre reflet dans la glace vous jetterait, s’il était doué de conscience, et qu’il portait un jugement extérieur sur votre personne, tout en ressentant de façon profonde et absolue tout ce que vous avez éprouvé dans vos entrailles tout au long de votre existence.

Je me perds au fond de ces yeux magnétiques, d’un violet profond, je ne me rends même plus compte que mon cœur tabasse un rythme endiablé au fond de ma cage thoracique, que je tremblote de partout, que je me bave dessus… Je l’entends à peine la bestiole, me susurrer, de plus en plus fort, que je dois affronter mon destin, que c’est l’heure de ma dernière épreuve… Je vois juste ses yeux qui se floutent, brusquement, et toute son expression change, et tout s’enivre d’un coup, et elle me saute dessus, griffes en avant, comme pour me broyer, avec un grondement qui déchire la réalité, et le temps s’envole. Tout se fige d’un coup lorsqu’ elle saute, un bond de cinq mètres, gueule béante, et moi je recule, trébuche contre un tronc posé là par on ne sait quel affreux Dieu tropical… Je tombe à la renverse, le cul dans une tourbière remplie de lucioles, et d’autres insectes encore, qui se dispersent tous d’un coup d’aile dans un bruissement angoissant… Je serre toujours mon harpon, qui se fiche dans la boue, bien planté, tout tendu vers le ciel… Recroquevillé autour de lui, je redresse la tête, et une ombre énorme atterrit sur moi ! C’est la nuit toute entière qui s’abat sur mon museau… J’entends un horrible craquement, un bruit de chair et d’os mélangés, puis je suis complètement écrasé par un poids immense, enfoui dans la glaise ! J’essaie de respirer un peu, j’avale de la terre, des poils… Je sens que ça saigne… ça me dégouline dessus… Je suis submergé progressivement par un océan écarlate, une mer couleur de vin, comme dans l’Iliade… Ça glougloute à gros bouillons sombres, chauds et rassurants…J’y vois plus rien, je bois la tasse… c’est la noyade, l’enlisement ! Je m’évanouis dans le sang chaud et épais…

Obscurité totale à l’intérieur de mon cerveau. Je navigue dans un océan de néant, en percevant le monde tel qu’il est, glabre et dépouillé de ses signifiants. Le monde sans cadres, sans papier peint préconstruit. Une chambre noire, qui révélerait l’humanité à elle même. Je décide d’éclater de rire. Le grand rire de celui qui a compris la futilité suprême de l’existence… L’aigle… L’himalayen…

J’émerge soudain en recevant une paire de baffes, et ce qui semble être le contenue d’une gourde.. J’ouvre les yeux, un goût de fer dans la bouche, une forte odeur organique dans les narines, et  un mal de crâne de catégorie “Côte-du-Rhône Village”. L’aube baigne la clairière de teintes écarlates… Mes yeux s’ajustent, et je distingue le visage barbu et buriné de Joseph. Il me regarde avec un grand sourire.

 

« Alors, tu as bien digéré mon petit cocktail de bienvenue ? Tu es un vrai chasseur, maintenant. »

 

Je veux me lever pour essayer de l’étrangler, cet assassin, cet empoisonneur, ce manipulateur sociopathe, mais impossible de bouger, un poids massif, velu, puant le fauve et le sang bloque les trois-quarts de mon corps… Joseph fait rouler la chose sur le coté, c’est une carcasse… Une carcasse de tigre énorme et ensanglantée… Un tigre de Bornéo, espèce en voie de disparition en plus, avec un morceau de mon harpon planté dans la poitrine. La bête s’est littéralement empalée dessus alors que je discutais avec elle, le manche a cassé net… Malgré mon délire hallucinatoire, un fond d’instinct de survie semble avoir déclenché chez moi un réflexe défensif hard-core.

Entièrement maculé de sang poisseux, je me redresse péniblement, avant qu’une vive douleur à la poitrine ne limite considérablement mes ambitions : trois énormes griffures parcourent mon torse écarlate, et le sang qui s’en écoule se mêle peu à peu à celui de mon adversaire…

 

 

La suite dans Jungle : Manticore III…

 

Comments
  1. Raiponce | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  2. kronique94 | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  3. gilles ancelin | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  4. Quentin R. | Répondre
    • hazukashi | Répondre

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