Jungle : Manticore

 

Manticore

 

 

Cet article est la suite de Jungle IV,  Jungle V …

 

La bestiole rôde autour de moi, elle siffle, piaffe, sa queue zigzague, fouette les lianes qui pendouillent alentour, son dard luisant semble trempé d’une humidité gluante et malsaine… Sur le sol, ses pattes font un bruit mat et lourd… Elle tend la tête vers moi, sourit, et découvre trois rangées de dents acérées et étincelantes…

“Tu te souviens de ta naissance, Arthur ?”

Sa voix grave, gutturale, étrangement chaleureuse résonne comme le grondement d’un torrent de lave souterrain, qui passerait directement tout au fond de mon ventre…

“B…bof…”

“Moi je m’en souviens bien… J’étais là… Je t’ai vu naître… J’ai apposé ma marque sur toi, à ce moment là, comme sur bien des autres. Tu as hurlé, en naissant.. Ce hurlement, c’était le son de la chair vivante que l’on extrait de son cocon protecteur pour le livrer en pâture à l’univers, la douleur assourdissante de la viande tendre qui se retrouve pétrie par le monde, et marquée au fer rouge. C’est ça, la première chose que tu as senti, Arthur. La trace indélébile que les étoiles imprimèrent sur ton corps malléable. Le souffle des vents du changement, les vents célestes…”

La bête me sourit, et fait claquer une longue langue fourchue et violacée sur ses babines écarlates.

“Ta structure molle et tendre fut définitivement broyée par le magnétisme intense des planètes qui nous entourent, distordue, déformée. Ta première réaction, la même que beaucoup de tes congénères, a été de vouloir rentrer immédiatement in utero, de rebrousser chemin. Mais trop tard. Tu étais né, et à jamais prisonnier des lois physiques de cet univers, esclave de l’attraction terrestre et de ses champs magnétiques. Livré en pâture au Monde, au grand Tout dévorant, il te faudrait dorénavant lutter pour maintenir ton essence en place dans cette réalité stridente et cacophonique, dans ce tourbillon d’ondes et de vibrations, cette machine à laver que personne ne comprend.

Tu vois, depuis le commencement de notre univers, ce que vous appelez le Big Bang, tout est en perpétuel mouvement, expansion, dilatation… des forces énormes que tu ne peux même pas imaginer, qui tirent votre matière humaine dans tous les sens…  J’ai toujours été là, Arthur, à t’observer, en toi. Les Perses m’appelaient Mard-Khor, le mangeur d’hommes… ”

Sa voix claironne comme une trompette. Il est évident que je suis en pleine hallucination… Que l’infâme brouet que m’avait tendu Joseph devait être chargé en psychotropes. De l’hayahuasca ? On n’est pas sur le bon continent… Peu probable. De la datura peut-être ? Tout ça semble si réel… J’avais déjà consommé pas mal de produits psychédéliques par le passé, dits “enthéogènes”, parce qu’ils “créent Dieu à l’intérieur”, en vous donnant la sensation d’être un, d’être complet et en osmose avec le monde, qu’ils vous révèlent l’univers dans sa splendeur nue… Des champignons, du LSD… Des voyages à Amsterdam… Il était fort possible que ces produits aient laissé des marques sur mon esprit, des scarifications psychiques entrant en interaction avec la potion de Joseph… J’avais déjà eu quelques flashbacks dans des moments de stress… Mais d’habitude, avec ces produits, on garde un fond de conscience, on sent bien qu’on délire un peu, les choses que l’on voit sont floues, et se modifient allègrement suivant le flux incontrôlable de nos pensées… Mais là… je voyais bien tout distinctement. J’entendais aussi parfaitement le charabia que me débitait le fauve… J’aurais chopé le palu alors ? Je ne tremble pas. Pas assez, en tout cas… Et puis, mes vaccins sont à jour. C’est pas non plus la très grande forme, hein… Je me vide de mon eau par tous les pores, et je peux sentir mon sang affluer et refluer dans mes tempes, comme dans le reste de mon corps, brûlant et lourd, comme s’il était fait de plomb liquide… Faudra que je pense à vérifier le taux de mercure de la flotte qu’on boit dans le coin… La Créature profite de ma stupeur confuse pour m’invectiver.

“Et alors ? Tu me comprends, au moins quand je te parle ? Lorsque l’on a coupé ton cordon, tu as été plongé dans un chaos indescriptible. Tu peux t’estimer heureux que les atomes qui te composent n’aient pas décidé de se barrer chacun de leur coté. Tu es écrasé, passif… tu es agi, toute ta vie tu as été agi par d’autres forces que les tiennes. Je t’avais pourtant laissé des choix à faire… Des choix libres… Laisse moi t’ouvrir les yeux…”

Elle s’avance alors vers moi, d’un pas élégant, et d’un coup, lève sa patte droite, d’où je vois surgir une énorme griffe d’obsidienne. Je trébuche en arrière tout contre le tronc d’un gigantesque arbre, tétanisé, mes mains percluses de crampes serrent désespérément le manche de ma lance de fortune.

Écartant cette dernière sans difficulté, le fauve infernal appose son ergot sur ma poitrine, un peu à gauche, près de mon cœur, puis presse lentement ma peau. Cette dernière s’enfonce, résiste, se tend, puis cède enfin, laissant perler une goutte carmin. La Manticore commence alors à y tracer un chemin qui laisse mon épiderme éventré, gonflé comme lorsque l’on ouvre un boudin bien cuit avec ses couverts. Elle dessine d’une patte de maître un énorme « M » stylisé sur mon pectoral gauche, comme les majuscules toutes en pleins et en déliés qu’on apprenait à faire à l’école, petit… En remontant, la troisième barre de la lettre me sectionne d’un coup le téton en deux parties égales, il s’ouvre et commence à suinter immédiatement, comme un gigantesque bouton d’acné qu’on viendrait de percer.

Un long hurlement cherche à monter tout le long de mon corps, mais s’arrête net avant de faire vibrer mes cordes vocales, ces dernières demeurent inexplicablement muettes, et mon cri s’étrangle anonymement dans ma gorge sèche. Seuls mes yeux exorbités témoignent de l’horreur qui m’étreint.

Son oeuvre terminée, la Manticore s’éloigne un peu, et lèche sa patte consciencieusement, assise comme un sphinx, pendant que le M sur ma poitrine se floute à mesure que le sang commence à émerger des plaies pour ruisseler le long de mon torse blême. Elle me fixe de ses yeux violets iridescents et hypnotiques, ronronne. De mon côté, la septicémie n’est pas loin…

J’halète, à bout de souffle, je tiens à peine sur mes jambes toutes cafouillantes, et pourtant, je me sens soudain envahi par une force étrange. L’odeur de mon propre sang dilate mes narines et mes pupilles, déclenche des jets d’adrénaline et diverses endorphines qui font gonfler mes muscles, et affûtent mes sens. Je commence à comprendre… Petit à petit, ça monte en moi, en souvenirs et en flashs, tous les ratages et gâchages de ma vie…

Vous voyez, il y a parfois des moments un peu difficiles à supporter dans l’existence, où le sens que l’on accorde au monde,  l’espèce de cadre un peu morcelé, tout perclus de doute et d’interrogations, ce sens que l’on a du mal à faire tenir devant la complexité du réel et toutes les informations contradictoires que l’on y absorbe en permanence, il y a des moments où ce sens initial s’effondre brusquement, comme une fenêtre s’ouvrant à la volée, pour laisser la place à la réalité nue, un moment de clarté totale, aveuglante et limpide. Là, tout de suite, je suis au beau milieu d’un de ces moments…

 

 

La suite dans Jungle : Manticore II….

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