Jungle V

Cet article est la suite de Jungle IV

 

 

Jungle vaginale M

M.

 

 

Le liquide noir au goût incroyablement amer a coulé au fond de mes entrailles. J’ai fixé le plafond humide de l’abri pendant un temps en essayant désespérément de m’endormir. Puis, vautré sur ma paillasse, je commence à trembloter, doucement… Je plonge lentement dans un cauchemar éveillé.

Alice. Je l’avais croisée, un peu avant mon départ, à une soirée, au bras de son nouveau mec… Je revois très bien la scène dans mon délire… On s’était gentiment ignorés, évités… Un truc m’avait marqué, cependant. Son visage, son expression, sa gestuelle avaient un peu changé… C’était discret, subtil… presque imperceptible, mais pourtant bien réel. J’avais lu quelque part que lorsque l’on fréquentait quelqu’un pendant plusieurs mois, à force de s’embrasser et de faire l’amour, les flores bactériennes habitant les muqueuses des deux parties se mélangeaient pour finir par entrer en osmose.

Tout un écosystème composé de milliards de bactéries influent sur le corps humain en permanence. Ces bactéries, parasites indispensables à la survie de leur hôte, modifient subtilement le comportement et la personnalité de l’humain qu’ils habitent, afin de l’inciter par exemple à ingérer tel ou tel nutriment dont elles ont besoin. Des chercheurs anglais viennent même de découvrir qu’en changeant intégralement la flore bactérienne résidant dans l’intestin d’une souris, on aboutissait à des modifications radicales de la personnalité et du comportement. Certains scientifiques avancent même l’hypothèse que ces bactéries modifient aussi le patrimoine génétique de leur hôte.

Les couples, en mélangeant en permanence leurs flores, s’ajustent, équilibrent ainsi leurs taux hormonaux et certains traits de personnalité. Une harmonie psycho-comportementale se crée au sein du couple. J’avais senti qu’Alice, ce soir là, avait remplacé mes bactéries par celles de son nouvel homme, et que plus rien ne nous reliait. Elle m’apparaissait comme une moitié d’étrangère, un reflet distordu et grimaçant de la femme que j’aimais et qui n’existait plus….

C’est aussi pour ça que la séparation de deux êtres est aussi douloureuse. Encore plus que le manque émotionnel, c’est le manque physique qui nous fait mal… Un écosystème entier s’est effondré, et le corps tire la sonnette d’alarme, il se demande pourquoi tout une partie de vous a disparu, évanoui… On se retrouve mutilé, privé d’une partie de sa chair, de son ADN… C’est ça qui fait souffrir, beaucoup plus que tous les sentiments exprimés par les romantiques et les poètes… Une rupture amoureuse, c’est de la viande qui hurle d’être déchirée, c’est tout.

J’ouvre les yeux, je vois des chromosomes et des bactéries qui gigotent au plafond, des dendrites et des tentacules, ça rampe, ça se déplace, ça fourmille de partout, des protozoaires se décollent et viennent atterrir sur mon nez, je suis bientôt recouvert, je gueule un peu, je m’extirpe, et Alice apparaît. Elle est là, effroyablement là, en train de se dandiner, toute mielleuse et trémoussante, toute chatte en chaleur comme elle savait si bien le faire, exsudant fluides et hormones par tous les orifices de son corps, les yeux pétillants, en se frottant à son nouvel amant comme elle se frottait à moi, avant…Elle m’accable de reproches… Elle se dilate de partout, ses muqueuses, ses pupilles, ses seins gonflent, ses tétons se durcissent, au fur et à mesure qu’elle frictionne ses fesses contre le sexe de son nouveau toy boy. Ce dernier me regarde, me toise, me juge, goguenard, et ses traits se transforment, deviennent ceux de tous les anciens compagnons d’Alice, tous ceux qui n’ont pas été moi… Leurs éclats de rires en harmonie ricochent sur tous les coins de la cabane…

Je m’interroge… Tous ces gestes affectueux, tous ces surnoms tendres… Beaucoup d’hommes l’avaient aimée, ça oui, elle avait du succès… Y avaient-ils tous eu droit ? Avait-elle plaqué le même comportement, les mêmes mimiques, les mêmes schémas sur tous ses compagnons ?

Nos comportements amoureux sont de toute façon déjà plaqués sur ceux des personnages des films ou des séries télé… Ce sont eux qui nous ont expliqué comment il fallait se comporter de manière intime… quels rôles particuliers devaient jouer l’homme, et la femme…

Lorsqu’il faut, pour la première fois de sa vie, agir comme un couple, comment font les jeunes gens ? Ils font comme dans ce qu’ils ont vu… Ils caricaturent encore un peu plus des comportements déjà caricaturaux…

On remarquera d’ailleurs en passant les tendances qu’ont beaucoup de femmes à dramatiser une relation, à créer artificiellement des moments de tension, des climax, des season finale episode, qui laissent le spectateur à bout de nerfs… Mais dans la réalité, il n’y a que des acteurs, qui voient défiler leur existence comme un mauvais film… Je digresse…

Comment elle lui racontait son ancienne histoire, à son nouveau ? Comment me racontait-elle ? Elle avait bien du en parler, à un moment…forcément… Se souvenait-elle seulement ? N’avais-je été qu’un parmi tant d’autres ? Une “aventure” ? Vaines considérations égotistes…

Elle m’avait un temps couvert d’honneurs et de cadeaux, mais le piédestal qu’elle avait dressé à ma gloire ne me convenait pas, il sonnait creux, et tous mon corps et mon âme me poussaient instinctivement à retourner à ma fosse, mon caniveau… Il avait fallu brûler entièrement ce que j’avais adoré pour pouvoir repartir à la conquête de nouveaux mondes, complètement exalté…

Ça n’allait plus du tout. Je commençais à débloquer complètement, fallait que je sorte. Je me lève mécaniquement, chausse mes bottes, et me glisse comme une anguille hors de notre bivouac aérien pour dégouliner sur le sol, tout en sueur, non sans avoir pris le harpon avec lequel on chassait le poisson, et un couteau de chasse, au cas où. Je suis torse nu, blême, et j’écrase des moustiques gros comme mon pouce qui viennent se poser sur ma nuque pour m’aspirer tout le sang et me refiler le palu…

Je suis englouti par la nuit noire et poisseuse de la jungle. Je parle tout seul… baragouinages et marmonneries…J’erre… Je vois des ombres, des flammes, le bruit de la forêt vierge devient assourdissant. Je serre mon harpon dans mes mains moites. J’étouffe…Toute la jungle semble me hurler dessus, singes, tigres, boas, vipères, cloportes, pas un ne manque ! L’Arche de Noé tout entier réuni pour avoir ma peau. Une symphonie de feulements et de vibrations qui révèle l’immensité du lieu, et son hostilité.

C’est alors que je la vois. S’extrayant lentement des ténèbres. Une énorme bête. La Manticore. Un lion massif, au visage humanoïde, qui traîne derrière lui une queue de scorpion rougeâtre. Un animal mythique perse, mangeur de chair humaine. Je reste tétanisé. Ça y’est, je deviens fou, je décompense, je sombre dans la psychose, c’est sûr. Merde, je pensais pas que ça arriverait si tôt…Internement et nirvana de la camisole chimique, ataraxie de la légumisation radicale. Un vaste programme m’attend. Au moins on me foutra la paix. Toute cette mascarade me foutra enfin la paix…

“Dis, tu m’écoutes, Arthur ?”

Ouh putain.

“Tu sais qui je suis, Arthur, tu me connais bien…”

 

La suite (et fin) dans Jungle : Manticore

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