La confiture

Confiture Pastèque

J’ai toujours pensé que la richesse la moins acceptée aujourd’hui, malgré l’étalage grossier des milliardaires tout en Ed Hardy et en yachts, était la richesse intellectuelle. Si l’on vous prend à citer les bons auteurs, vous passerez immédiatement pour un affreux aristocrate alors même que vous êtes au RSA, et que vous croupissez sur votre matelas pourri, au fond d’une chambre de bonne.

Plus précisément, on vous reprochera un élitisme, qui ne vaut rien, qui ne produit pas d’argent. Étalez votre fric, on vous respectera, étalez votre culture, on vous méprisera au lieu de vous remercier de dépenser un peu de votre temps et de votre salive à l’élévation de vos insipides congénères.

Tout ceci me rappelle une histoire. Il n’y a pas si longtemps de ça, lorsque j’étais jeune, j’ai rencontré un étudiant que les aléas de la vie m’ont poussé à fréquenter. Il écoutait du hip-hop, jouait au basket-ball, et portait des casquettes de trucker.

S’enorgueillissant d’une culture populaire, il en maitrisait tous les codes. Il m’avait un jour traité de bourgeois, comme ça, pour rigoler, parce que mon patronyme sonne un peu vieille France, que lorsque je m’exprime, je le fais bien, et que je possède un certain sens du style dans mes tenues. Il votait évidemment pour un dénommé Jean-Luc, que je ne me risquerait jamais à critiquer ici, un mauvais jeu de mot est vite arrivé. Ce n’est que plus tard que je découvris, presque en même temps que lui, que ses parents engrangeaient un chiffre d’affaire nettement supérieur aux miens.

Cette anecdote n’a évidemment rien de choquant, c’est même assez classique, l’on rencontre un peu partout de riches zouaves s’inventant une vie de bohème, c’est la définition même de la méritocratie, de la démocratie tout court, et des Bobos, parvenus et autres Rastignac qu’elle génère. Et ça n’a rien de gênant.

Ce qui, par contre, l’est, c’est que si l’on ne jugera pas le parvenu faisant un étalage vulgaire de sa thune, on condamnera systématiquement l’intellectuel, qui, après s’être construit à la force de sa tête, tout au long de sa vie, un empire de savoir et de sagesse, souhaitera en faire partager les fruits à son entourage.

Comme le dit l’adage, le stupide bon sens dans une de ses plus stupides incarnations : « La culture, c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale. »

Et bien non, figurez-vous. La culture, si on ne l’étale pas, c’est surtout qu’on n’en a pas, ou bien encore pire, qu’on ne sait pas quoi en faire, et que toute cette absorption s’est révélée stérile. Car la Culture (avec un grand « C », pour bien montrer qu’on ne compte pas Sefyu dedans), c’est non seulement un carburant de ouf, mais aussi un puissant faisceau, qui est décuplé par la verve de son dépositaire, et que l’on se doit de faire rayonner, solaire, nucléaire, olympien, sur les gens autour de soi, pour bien leur montrer combien ils sont ignorants, en éclairant toutes leurs varices, tous leurs comédons, comme un membre du S.W.A.T. éclairerait de sa Mag-Lite les locaux infâmes d’un repaire de trafiquants d’êtres humains.

Et évidemment, cela déplaît au gens, lorsqu’on les écrase du poids de sa propre modestie en leur barbouillant le visage de toutes les sagesses dispensées par d’illustres penseurs, leur étaler de la culture sur la gueule, ça les révèle tels qu’ils sont, les gens, très laids et pleins de comédons. Ça leur montre aussi qu’on a pensé, et ça leur déplait encore plus, parce que si l’on vit aujourd’hui dans un monde où tout le monde peut devenir riche, l’on vit aussi dans un monde où tout le monde ne peut pas penser.

Ce qui est paradoxal dans tout ça, c’est que le parvenu bling-bling qui étale ses chaînes en or et ses escort-girls slaves partout sur les plateaux télés, il barbouille aussi le visage de son entourage, avec ses liasses et ses bagouzes, mais contrairement à ce que fait l’intellectuel avec sa culture, il ne partage rien du tout lui, lorsqu’il étale ses richesses. Et malgré ça, les gens l’adorent, car si l’intellectuel les fait se sentir idiots et paresseux, le parvenu les fait se sentir humbles et vertueux.

Comments
  1. dazziko | Répondre
  2. johnyossarian | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  3. Had | Répondre
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  4. Azul | Répondre
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      • Irena Adler |
      • hazukashi |
      • Irena Adler |
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  5. Dupont | Répondre
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  6. woodenhouse | Répondre
  7. Sylvain Métafiot | Répondre
  8. Kwiskas | Répondre

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