Le sens de la course

Redneck sens de la course

Man driving car and drinking can of beer. Kentucky, 1972. William Gedney Photographs and Writings Duke University Rare Book, Manuscript, and Special Collections Library. http://library.duke.edu/digitalcollections/gedney/

C’est un fait établi, les Hommes sont adipeux et porcins, ils sont épais, épais de partout.

Manger, c’est vraiment le plaisir des dépressifs et des névrosés. C’est le plaisir de ceux à qui il ne reste plus que ça, et qui n’ont pas assez de cran pour passer leur soirée en tête-à-tête avec une bouteille de bourbon. Ceux qui ne peuvent que sangloter en engloutissant leur pot de crème glacée, en faisant des bruits de déglutition tout mouillés.

Je m’appelle Arthur Cantonneau. Quand j’étais journaliste, on m’a envoyé aux Etats-Unis.

Je vous dis ça, parce qu’aux Etats-Unis, j’en ai rencontré des mangeurs. Des types avec des yeux tout plissés, qui vous regardent comme s’ils allaient vous violer. Des types avec de gros cous tout rouges, tout étouffés de bouffe grasse. C’en est effrayant.

Au fin fond de l’Alabama, ils m’ont envoyé, dans un bled appelé Talladega. Faire un reportage sur le Nascar. Un truc pour Auto Plus, je crois, je ne sais plus… Le Nascar c’est une piste circulaire toute petite, et plein de bagnoles qui tournent en rond pendant des heures en se rentrant dedans. Le tout applaudi par des obèses avec des casquettes de base-ball et des maillots de basket plein de bière. J’ai dû en regarder, plusieurs, des courses. A chaque fois, les mecs mangeaient, mangeaient, des choses inimaginables. Des glaces saupoudrées d’éclats de bacon. Des saucisses panées enrobées de chocolat. Des chocolats emballés de bacon. Du bacon fourré au chocolat. Dans le Sud, ils adorent ça, le lard bien gras mélangé avec le sucré bien lourd. Toute cette bouffe…

Je me retrouvais, assis dans les gradins, au premières loges, plongé dans un nuage de poussière et de gasoil, entouré de pachydermes boulimiques et écarlates. Je portais une chemise à carreaux rentrée dans mon jean, pour essayer de m’intégrer. J’avais même investi dans un Stetson, mais avec mes 60 kg, je crois que je ressemblais surtout à un des cow-boys pédés de Brokeback Mountain. Y’a quelques bœufs qui me fixaient bizarrement, du genre « les mecs comme toi, on les fait se balancer au bout d’une corde, chez nous, et on rigole très fort quand ils se font caca dessus après que leur nuque aie craqué. »

J’en étais là, à méditer sur ma vie, au milieu des ogres et de la poussière, à regarder tourner les voitures comme un chat regarde tourner une machine à laver, quand je me suis dit que si je voulais trouver l’angle d’attaque pour ce reportage stupide, valait mieux que je me mette à cogiter rapidement, et que je trouve autre chose que « Mad Max et les 24h du Mans ».

Quand on m’avait proposé de couvrir le Nascar en Louisiane, j’avais sauté sur l’occasion. Paris, ça sentait trop le cramé, il me fallait de l’air, et de la thune. J’étais prêt à partir n’importe où.

Le Nascar, c’est un sport qui a été inventé par les contrebandiers qui trafiquaient de l’alcool pendant la Prohibition. Ils avaient besoin de voitures modifiées pour aller plus vite. Rapidement ils ont commencé à faire des concours entre eux.

Les pilotes de Stock-Car, ce sont des artistes. Leurs voitures sont légères, et s’envolent au moindre choc, elles virevoltent, font des tonneaux, se désagrègent presque instantanément. Lorsque vous êtes au premier rang, et qu’une voiture vous explose au nez dans un nuage de tôle et de poussière, je vous assure que c’est mieux que n’importe quel feu d’artifice.

C’est ça, le vrai intérêt du Stock-Car, la beauté de la destruction, la gloire ultime du pilote qui désintègre sa caisse après des pirouettes à faire pâlir une gymnaste Chinoise, et qui ressort victorieux, tout fumant dans sa combinaison ignifugée. Tout le monde se fout de la course, c’est un cercle de toute façon. Évidemment il y a un sens donné, des règles, mais tout le monde s’en tape, dans les faits, c’est le chaos généralisé, et c’est de ce chaos que surgit la beauté. Le sens et les repères, ce ne sont que des prétextes, qui subliment cette énergie créatrice. Les gens qui regardent le Nascar pour la course, ce sont des idiots, des esclaves se cherchant un maître, qui sont friands de repères, ils regardent des gens tourner en rond, et le feraient eux-même, parce que c’est comme ça qu’on leur a dit de faire. Les gens de leur espèce font la gloire des sectes du monde entier.

Après avoir regardé quelques courses, pris quelques photos, je suis rentré picoler dans ma chambre d’hotel. Mais qu’est-ce que j’étais venu foutre ici ? Voyager, voyager ça n’a aucun sens. Suffit de taper “nascar” et “alabama” sur Google images pour l’avoir, ce reportage.

Comments
  1. Nzae | Répondre
  2. Xavier Artot | Répondre
  3. nadine leost | Répondre
  4. Sylvain Métafiot | Répondre
  5. michael | Répondre
    • hazukashi | Répondre
      • michael |
  6. Miko | Répondre
  7. pat | Répondre
  8. Nathan | Répondre

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