Maison de campagne

Ma famille possède une vieille ferme en Normandie, à 300 mètres de la mer. Chaque année, les vagues grignotent un peu les dunes, faisant peu à peu reculer le littoral. Plusieurs maisons se sont déjà effondrées dans la Manche, et à la Toussaint, lorsque l’on fait des balades sur la plage en bottes Aigle sous un ciel gris, la vision de ces ruines dégoulinant le long de la falaise crée un effet saisissant.

C’est ma maison de jeunesse, ma maison de vacances d’été éternelles, celle où je peux réaliser avec joie que rien n’ a bougé lorsque j’y retourne chaque année. Toit d’ardoises, vieilles pierres couvertes de mousses, greniers à explorer, escaliers pas droits… Ce lieu est un autel à mon enfance, un mausolée chargé de souvenirs dans lesquels je prend plaisir à me baigner, allongé sur mon lit, l’œil dodelinant entre les poutres termitées du plafond et le bateau pirate Lego prenant la poussière sur une étagère (il y a aussi 3000 points de Space Marines Warhammer 40K, et 3 kilogrammes et demi de cartes Magic, mais je préfère ne pas en parler).

Depuis des années je sais que cette longère normande, rare point fixe de ma vie, s’effondrera un jour, et que la mer envahira mon jardin. Vous voyez l’allégorie. Quoi que je fasse, tout est construit sur de la boue et me coulera entre les mains. Ce qu’ont construit mes ancêtres sera liquéfié dans l’océan. Ils sont arrivés par la mer en drakkar, ils y retourneront.  La sensation d’urgence, de précarité et de duplicité qui émane de mon existence est palpable… Impression de se débattre, d’écoper de grands seaux d’eau pendant un inexorable naufrage, de construire des châteaux de sable, tous plus travaillés et subtils, pleins de fioritures, avec de petits drapeaux plantés dedans, en pleine marée montante, ça y’est, trop tard, le varech arrive, de grosses couches d’écume jaunâtre viennent dissoudre la fragile petite construction… La voilà, ma life…

C’est toute la Normandie, c’est le pays entier, le continent qui s’enfonce en réalité… un Atlantide cherchant son sommeil éternel… Le message est clair: quoique vous fassiez, quoi que vos ancêtres aient fait, quoi que vos enfants feront, tout finira par passer… Puissance de la ruine, entropie atavique, pesanteur au charnier, appelez ça comme vous voulez, vous êtes dans le même cas que moi: vous êtes les dupes d’un jeu absurde, vous faites semblant, vous vous mentez à vous-même, vous assemblez plein de petits échafaudages sur du rien, vous avez des rêves, des envies, des haines, vous vous racontez des histoires, ça vous tiendra toute votre vie ce capharnaüm, et à la fin hop ! on tire la chasse et tout ça finit dans l’abîme du Temps… Vous avez le choix, mensonge ou lucidité, bonheur factice ou angoisse honnête…

Le néon blafard de la lucidité, il éclaire ma cervelle depuis un bail, déjà… Je suis pas Antoine de Saint-Exupéry moi, et enfant, j’en avais rien à foutre des éléphants dans des boas… La première question que j’ai posé à mes parents, à l’âge de 5 ans, c’est “Quand est-ce que je vais mourir ?” Ah, ça a surpris tout le monde… On était en plein mois d’août, le mois royal, le mois de la maturité, ça allait être mon anniversaire, il faisait une chaleur enveloppante, j’avais mes petites lunettes de soleil et de l’écran total sur le nez, et voilà que je me posais des questions… A cet âge, je ne croyais déjà plus en rien, ni au Père Noël, ni à quoi que ce soit d’autre, j’avais un quinquennat dans les dents et il fallait que je sache la date de mon pot de départ, pour m’organiser, je sentais que j’aurais du pain sur la planche dans les années à venir… Pour ça, Saint-Ex’ et moi, on a un point commun: des parents bien tocards comme il faut. Sa mère à lui voyait un chapeau en regardant un serpent, ma mère à moi m’a répondu “dans longtemps, tu n’as pas à te poser cette question” alors qu’il aurait suffit d’un simple nombre pour me satisfaire. Les Grandes Personnes ne servent à rien.

Ça m’a plongé dans le doute, cette affaire-là, et depuis, j’ai pas cessé de penser à ma propre finitude. Si à cinq ans, tu es blasé  comme Schopenhauer, t’as pas raté ta vie, mais c’est quand même pas hyper bien barré… Bonjour l’angoisse existentielle. C’est quoi le message ? Le projet ? Quel bug Darwinien a entraîné cette hyperconscience de ma mortalité ? Pourquoi, lorsque nous nous sommes dotés d’un néo-cortex, avons nous cru bon de laisser un vide, là, bien au centre, un gros point d’interrogation sur le pourquoi du comment, qui nous a d’ailleurs amené aux pires extrémités pour essayer de le combler ? On peut blâmer la perte de sens, la sortie du religieux, etc. pour évoquer cet état d’anxiété. Bullshit. L’Histoire montre que la politique, la nation ou la religion, ça n’a jamais satisfait que les cons, et que déjà, l’Antiquité, le Moyen-Âge ou la Renaissance regorgeaient de poètes et de scientifiques et de monarques taraudés par les mêmes affres. Le point d’interrogation a toujours été là, même lorsque le monde était simple et magique.

Je me plains pas mal, hein… Je râle, je gigote, je me débat, je tourne et me retourne dans mes draps, en pleine perplexité…  Mais que faire de sa vie morbleu ? Quelles histoires se raconter ? Quels fantasmes faire couler sur la matière brute et insensée du réel ? Au fond ça me plaît bien cette ambiance jusqu’au-boutiste, cette urgence permanente à exister… Alors comme ça rien n’a de sens, hein ? Comme ça je suis réduit à avancer dans l’obscurité, à tâtons, avec la pauvre chandelle de mes mots, sans jamais y voir à plus de deux mètres ? Ok Morray, on va la jouer hardcore. Déjà, mes ancêtres nordiques tisaient dans des crânes et ne croyaient en rien, sinon en leur force et en leurs capacités de victoire. Voilà bien la seule tradition que je respecte. Ils se moquaient bien de leurs longères et de leurs terres natales.  Avancer dans le vide comme une comète en déployant dans le monde toute son énergie intérieure, la voilà la solution. N’être qu’un flux, qu’un vecteur, qu’une force, une bête sauvage toute en ruades et en cabrements. Bâtir sur du sable, mais bâtir quand même, par pur instinct, par pur désir. Je veux. J’aime. Je suis. Je. Le sens de ma vie est un hurlement lyrique à la première personne du singulier. Occidental post-moderne, j’ai brisé tous mes cadres, j’ai arraché toutes mes chaînes, je suis sorti de la religion, du politique, de la nation, de la tribu, de tout les fausses idoles, Atlas haussa les épaules,  et me voilà propulsé en orbite, dans le vide spatial, minuscule flamme dans la nuit ou rien ne luit, zébrure de foudre dans les ténèbres, braquant, l’espace d’un centième de seconde, une lumière crue sur notre univers clos. Le voilà le sens: il faut savoir être un courant électrique, toujours, et en continu s’il vous plaît, 220 volts prise européenne. Et puis ensuite, savoir retourner dans l’eau, sans faire d’esclandres, comme un grand.

En attendant je vais me coucher. J’ai fini ce texte, ma tisane est prête, et je dois relire Les Chroniques de la Lune Noire sous ma couette. C’est bien gentil les ruades, les éclairs et les crânes d’alcool, mais ce sera pour demain. Le monde est insensé, certes oui, raison de plus pour procrastiner.

Comments
  1. Bimbo | Répondre
    • hazukashi | Répondre
      • Bimbo |
      • hazukashi |
  2. Chrétien de souche portugaise | Répondre
    • hazukashi | Répondre
      • Chrétien de souche norvegienne |
  3. Gauselin | Répondre
    • Xyr le tigre | Répondre
    • hazukashi | Répondre
      • Xyr le Grand Moineau |
      • hazukashi |
      • Xyr le Grand Moineau |
      • hazukashi |
      • Crypto-Sybarite |
  4. Monsieur Gauselin | Répondre
    • Xyr le chrétien de souche vietnamienne | Répondre
      • Gauselin |
      • Xyrinou |

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