Car la nuit est sombre et pleine de terreur…

Encore une nuit désastreuse en perspective. Encore une nuit perdue, échouée au milieu d’un enfer d’astres et d’étoiles. H.P. Lovecraft a réussi dans son oeuvre à montrer une des facettes les plus importantes de la condition humaine : nous ne sommes rien d’autre que les proies de forces galactiques intenses et cyclopéennes. Rien ne dit mieux le tragique de l’Homme qu’une nuit passée allongé dans son jardin à contempler la voûte céleste. Avec un télescope, c’est encore pire. On réalise d’un coup d’œil que l’on n’est rien du tout, et qu’il va falloir se construire toute une philosophie existentielle pour résister à l’étouffant sentiment de rien, le sentiment que tout finira par mourir, tout lumière par s’éteindre, que l’univers se rétractera et que l’entropie vaincra tout à la fin. Cette nuit-là s’annonce de cet acabit, je le sens bien. Toute une journée à s’abrutir dans un travail de bureau extrêmement stressant. Toute une soirée à subir la montée d’un sentiment grandissant d’absurdité, à essayer passivement d’endiguer le flot en se changeant les idées, comme on dit, musique, livres, séries, rien n’y fait, impossible de se concentrer, de s’oublier… A 21h13, j’ai failli hurler de terreur en lisant la notice de mon paquet de Le Chat Activateur d’Éclat 24 lavages tellement l’univers paraît inepte et oppressant lorsqu’on se retrouve seul face à un paquet de lessive, puis, une fois la porte de la chambre refermée, une fois les lumières éteintes, une fois recroquevillé sous ma couette, une fois en tête-à-tête avec myself, c’en est trop. Alors que j’essaie de sombrer, j’entends un sourd grondement qui remonte des fondations de l’immeuble. Je le connais ce grondement, il précède chacune de mes crises, il me pourchasse régulièrement lorsque je suis seul… Je me redresse dans mon lit, direct il disparaît, évanoui dans la nuit. Silence. Je me recouche, et hop je peux presque sentir le lit trembler tellement ça ronronne, par vagues, comme une respiration. J’essaie de rationaliser. Je me dis que je ne suis pas seul à entendre ça, qu’il y a une explication, qu’il doit y avoir un dépôt de rames de métro pas loin, et que vers minuit et demi, une fois le service  fini, ils rentrent au bercail, en… faisant vibrer l’immeuble jusqu’au 2ème étage… ? Ce grondement, je le sais, c’est la réalité qui s’étiole, c’est la panique qui gagne, c’est la Manticore qui se réveille dans mon ventre et qui va commencer sa longue tournée internationale. Une fois les portes fermées et la nuit tombée, les chambres à coucher s’emplissent de vos démons intérieurs. Je commence à pleurnicher en morvant dans les draps, j’ai l’impression que la folie et la mort me collent à la peau, me caressent les épaules, j’ai une sensation soudaine du temps qui passe irrattrapable, de n’être qu’un bout de viande sur un caillou, de me battre contre rien, d’avoir tout échoué, sans espoir d’avenir, j’ai l’impression d’avoir laissé la vie me mener au désastre, de n’avoir rien fait, rien vécu, et tout manqué, une vie tout au passif, une vie en forme de prison tragique et absurde, avec pour seules perspectives le chômage, le déclassement, les déceptions amoureuses, la guerre civile, et une mort violente des mains d’un Arabe fou vénérant je ne sais quel Moloch abject… j’essaie de négocier, en vain, mais mes sens sont exacerbés par mon système nerveux surchauffé… je voudrais disparaître, tout doucement, sans bruit, me retirer de la scène, disparaître dans l’ombre pour sortir enfin du brouillard… Une partie de mon âme m’ordonne par flashs d’aller prendre un couteau dans la cuisine, le Ikea pour les sushis avec la lame en céramique, pour me le plonger dans le cœur pendant qu’une autre lutte désespérément pour continuer mon expérience de vie, en priant pour que ça passe… Je me hais d’éprouver ces petites détresses d’homme, vu du ciel, ça doit être bien minable et insignifiant, cette bête en panique qui s’agite dans sa tête, comme un bousier retourné… Tout se resserre sur moi, les quatre murs, mon bureau, le plafond se pressent contre ma couette, il n’y a plus que du présent pur, je vois plus de futur du tout, aucun échappatoire, juste une instantanéité subie et puis après une obscurité très épaisse, un train fantôme lancé à pleine vitesse, je n’arrive plus à respirer ni à déglutir, j’étouffe, ma poitrine va éclater, mon corps n’est plus qu’une crampe, on tire sur mon esprit à pleines mains, je sens que le déchirement n’est pas loin et puis soudain, plus rien. Sortie du tunnel. Plus un bruit. Espace. Vide. Soulagement. Je me redresse en sueur, interloqué, et c’est alors que je la vois.

Assise au pied de mon lit, les jambes croisées, je distingue d’abord un escarpin qui se balance au bout d’un pied terminant une jambe croisée sur une cuisse blanche. Une petite robe noire à col Claudine et une forte odeur de parfum. Je suis en présence d’une femme, manifestement. Elle a genre 25 ans (à peu près), une frange toute noire encadre parfaitement son visage, et j’hoquette lorsque je m’aperçois que ses yeux sont entièrement noirs aussi, comme d’énormes pupilles sans blanc ni rien, comme un fantôme japonais, et que son visage est livide, blanc-gris, et une expression enfantine, de belles joues charnues et un sourire teinté d’espièglerie mauvaise.

Je recule contre le mur, fesses sur l’oreiller, je sens que je perds la boule, bon rationalisons vite, il faut rationaliser sinon ça va être la cellule capitonnée plus tôt que prévu n’est-ce pas ?… C’est mal parti pour tes 8 heures de sommeil Hazu… Une hallucination ? Un rêve ? Nan. Trop réel. C’est une paralysie du sommeil, je sais, j’ai compris, je ne suis pas fou, c’est fréquent chez les jeunes… Le corps est endormi, mais le cerveau reprend conscience en plein sommeil paradoxal, un peu avant d’émerger,  et on se retrouve à rêver tout éveillé, sans pouvoir bouger, sans rien comprendre… En général on sent un poids sur la poitrine, et on hallucine, on sent des gens ou des choses qui vous touchent… Ce phénomène peut durer jusqu’à 45 minutes et expliquerait tous ces gens qui se disent avoir été enlevé par des extra-terrestres… ils se retrouvent paralysés, avec des créatures étranges qui se penchent au-dessus d’eux et qui les touchent… En étant parfaitement conscients. Mais lorsque l’on traverse ce genre d’épisode on est cloué sur son lit normalement, sans pouvoir bouger, et là je suis bien droit, redressé planté net dans mon slip Petit Bateau… La fille me sort brusquement de ma cogitation effrénée…. Elle me dit doucement que je suis tout palpitant, tendu comme une crampe, et je pense d’un coup à Frannçois Damiens dans Dikkenek.

Elle a une voix de gorge, un peu rauque, un peu grave, assez excitante. Derrière, les vibrations ont repris au moment où elle a ouvert la bouche, ce sont maintenant cinquante métros qui passent à la suite, toute la chambre semble disloquée de notre dimension, prise dans un maelstrom tournoyant, catapultée à des années-lumières de notre galaxie, tout au bout de la raison…

Elle hausse la tête une seconde avec une moue boudeuse parce que je ne la reconnais pas, puis se met à genoux sur le lit, dégage ses escarpins sur le sol d’une cabrure des pieds, et se jette vers moi, m’attrape le poignet d’une main, prend appui sur ma poitrine avec l’autre, et avance son visage à deux centimètres du mien, mes billes bleu/gris dans ses deux mares de pétrole opaques. La sensation est glaciale, et me donne une impression de dissolution, comme si je sentais mes atomes s’éparpiller dans le néant là où elle me touche… Elle me minaude à l’oreille maintenant, m’appelle mon Amour, me sort que je m’angoisse trop mais qu’elle est là maintenant que ça fait longtemps qu’elle m’attendait…

“Excusez-moi Madame, mais je ne crois pas qu’on se connaisse ?” Je fais. Je reste poli on sait jamais. Elle me traite de bolosse, me répond que c’est moi qui l’ai créée de toute pièce, que j’ai fini par extérioriser toute mon angoisse, que c’était plus tenable, que la tension était trop grande…

Elle frissonne, se contracte, serre sa prise, enfonce ses ongles dans mon torse, me mordille l’épaule, quelques gouttelettes rouges perlent sur ma poitrine.

Je fais une petite mise au point rapide dans ma tête. Donc, j’ai engendré un genre de Patronus inversé, mâtiné de Détraqueur, et le tout sans baguette magique… Un jour, à 11 ans, un gros barbu dans la rue m’a proposé de m’emmener visiter un endroit magique, j’aurais peut-être du accepter… Elle est plutôt bien foutue cela dit… Je n’ai jamais eu une fille pareille dans mon lit… On sent bien qu’elle est le fruit de mon imagination, tiens… Les énergies sombres dont je suis la proie ne se foutent pas de ma gueule au moins… Moi, je perds jamais le Nord, même face à mes tendances auto-destructrices faites femme. C’est quand même bien dommage qu’elle soit aussi terrifiante et cherche la fission de tous mes atomes constitutifs… Et puis ces yeux totalement noirs c’est affreux… Bon avec des lentilles ça pourrait passer… Elle me coupe dans mes pensées. “J’entends tout ce que tu penses tu sais…”

Merde. Le grotesque de la situation s’étale soudain devant moi, obscène, et je m’aperçois que mes jambes tremblent, que je ne les sens plus, ni mes bras d’ailleurs, et que mon ectoplasme à frange me lèche le visage en me griffant les côtes. Comment je pourrais me remettre d’un truc pareil ? Je suis le seul à la voir ? Elle va me suivre tout le temps ? Va falloir que je l’emmène au bureau ? Que je l’enferme dans ma cave ? Que je passe ma vie à la nourrir en secret, en lui donnant mes terreurs et mes espoirs déçus à dévorer ? En supposant que ça se bouffe ? Est-ce qu’on se remet d’une bouffée délirante aiguë ? Combien d’années de sanatorium m’attendent ? Combien de douches froides ?

J’aurais pas du être aussi introspectif… Le psychisme d’un homme, c’est comme l’océan, faut toujours rester à la surface, c’est très précaire comme structure, et le fond est toujours rempli de monstres abyssaux et terrifiants. Nous naviguons tous à bord d’un bien frêle radeau de conscience juste au-dessus d’un océan de délires cauchemardesques. Moi j’ai exécuté la plongée de trop, la descente en apnée au fond des ténèbres qui a fait remonter toute la vase… Si on fait un film sur ma vie un jour, ça s’appellera Le Grand Noir, et pas seulement parce que j’achetais mon shit à Saint-Ouen.

Je savais que je finirai tout à fait fou, mais je pensais pas que ça arriverait si tôt…

Pris d’un soudain réflexe de survie, je me dégage, roule subitement sur le parquet, rampe vers la porte, essaie de me carapater, en mode rongeur effarouché, elle me rattrape immédiatement, genou dans les omoplates, clef de bras en mode Enquête d’Action,  me ramène sur le lit par le slip avec une force surhumaine, je couine, mes ongles rabotent les lattes de bois du plancher…. Elle reprend le contrôle, me demande si on peut discuter…

Fascinant, elle est aussi chiante qu’une vraie fille. Le psychiatre qui m’administrera mes piqûres en m’empêchant de dévorer goulûment mes propres déjections va trouver mon cas très intéressant. Quelle précision dans le délire, quelle complexité, se dira-t-il pendant que je me cognerai la tête contre les murs de ma cellule capitonnée en prophétisant des apocalypses toutes en franges et en rimmel et en cols blancs…

Enfant, et même plus tard ado, je pouvais passer des nuits entières dans mon lit à faire semblant de parler aux filles dont j’étais amoureux… J’inventais des scénarios expliquant pourquoi elles se retrouvaient dans mon pieu, et on discutait des heures, je pouvais leur dire enfin tout ce que je n’osais pas leur dire en vrai, tout ce que j’avais sur le cœur et à la fin on restait blottis sous la couette à pouffer, complices…

Pendant des années, j’ai rêvé de pouvoir faire ça avec une fille… Juste ça, juste discuter avec elle sous une couette dans une nuit infinie bien au chaud bien protégés du reste du monde hostile…Ca m’est arrivé un peu… Mais alors, combien de fois ont-elles rapidement fui, combien de fois fus-je bolossé, le cœur retourné comme une crêpe par des femmes sans affects ? Combien de fois traité d’enfant ou d’ado car je laissais des sentiments exister tandis que dans leur tête l’âge adulte signifiait simplement détachement anesthésié coup de pine épisode d’How I Met on se rappelle merci bonsoir ?

Et voilà que ce manque affreux, ce trou affectif irrefermable revient me hanter d’une manière grotesque et difforme… Elle lèche le sang sur ses ongles et me sourit. Elle plaque lentement ses mains sur ma gorge et serre ma carotide… Je suis ta tendre moitié elle me sussure, je suis ta part sombre, cette pulsion qui te travaille en permanence, qui te pousse à accélérer ton processus de désagrégation… Je suis tes ongles rongés, tes cheveux arrachés, tes clopes inhalées, tes alcools métabolisés, je suis tous les coups de poings que tu as toujours cherché, je suis tous tes échecs amoureux, toutes les destructions dont tu as été l’architecte… Très développé tout ça, chez toi, c’est marrant, ça ne te suffit pas de savoir que des milliards de tes cellules meurent tous les jours ? De savoir que l’entropie finira par gagner, que toute vie finira par mourir dans l’univers et que ta tombe arrivera bien assez vite ? Non, il t’en faut toujours plus, tu hais si fort ta viande que maintenant, je suis là, pauvre connard… Qu’est-ce qu’on va faire, tous les deux ? Je meure d’envie de te tuer, tu sais… Ça m’excite rien que d’y penser…”

Je rétorque d’une voix étouffée que je suis déjà mort donc quelque part on s’en fout… Ma réponse semble lui convenir. Elle hausse les épaules en levant les yeux au ciel, et finit par se glisser dans les draps, tout à coté de moi, je sais parler aux filles moi, et j’abandonne la lutte, pelotonné dans son espèce de chaleur glacée, et je me niche le nez dans ses seins en sanglotant, et en la tripotant un peu, aussi… Je suis à elle, tout entier.

Le lendemain matin réveil mal de dos carabiné et gueule de trois kilomètres, je lance la machine Nespresso, je m’habille, j’avale mon café, je laisse la tasse dans l’évier, je sors de chez moi pour entamer ma journée de travail.

En enfilant ma chemise devant ma glace, j’ai aperçu des traces de draps sur le cou et sur les poignets et sur les côtes. Nulle trace de sang pourtant. Hmm…

Ma vie est un Fight Club du pauvre, au lieu de Brad Pitt, le déchirement de ma personnalité n’a entraîné qu’une Helena Bonham-Carter en mousse, et les seuls combats que je livre se déroulent sur Hearthstone, contre des adolescents Allemands dopés au Redbull qui disent lol noob après m’avoir mis à l’amende.

Triste constat me dis-je en prenant ma rame de métro. De très loin, j’espère simplement que quelqu’un observe la malheureuse constellation de mes spasmes existentiels.

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