Pression Sociale

« On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu’on n’oserait confier à personne.  » Emil Cioran


Prison pression sociale

A cette époque là, j’étais une merde. C’était vers mes onze ans, j’étais en classe verte. Un “voyage instructif en Dordogne sur la piste des Néanderthal”.

Évidemment, mon seul ami était un gras du bide boutonneux à moitié sourd. Il s’appelait Fabien, et il portait un appareil auditif plein de cérumen et des lunettes très épaisses. Il avait tout pour bien démarrer dans la vie. Dans la cour de récréation, on jouait à colin-maillard et on parlait des monstres de la mythologie grecque, on jouait aux cartes Magic, pendant que les filles qui traînaient avec les mecs des classes d’au dessus se moquaient de nous. On était des gosses, encore, nous. On s’en foutait.

C’est vraiment vers 11-12 ans que les femmes révèlent leur cruauté naturelle. Au moment de leurs premières règles. Elles s’habituent au sang, et elles y prennent goût ! Elles génèrent une violence inouïe chez les garçons… Suffit de les observer, ceux qu’elles ont choisi par le pouvoir de leurs seins naissants, généralement, ce sont les plus âgés et les plus grands, et elles en font ce qu’elles veulent. Elles les mènent par le bout du nez, et ils deviennent aussi vicieux qu’elles.

Parfois ces “élus” me pétaient la gueule pour se distraire… Fallait voir le regard extatique de leurs dulcinées, elles en flaquaient dans leur culotte… Finalement, je crois que j’ai jamais autant fait jouir une femme qu’en me faisant défoncer la tronche au sol sous ses yeux. Une fois lassées du spectacle, ou prises de pitié, les filles sonnaient la fin du massacre, en minaudant des “nan mais quand même, arrêtez, ça se fait trop pas, quoi…” Les brutes cessaient immédiatement, me consolaient presque, en profitaient pour se faire passer pour des mecs humains et magnanimes, des mecs “matures”. C’était le moment le plus humiliant. Vous êtes au sol, en morceaux, et comme si ça ne suffisait pas on arrive quand même à vous faire passer pour un connard. Des moments comme ça, ça vous donne des envies de réduire le monde en cendres…

J’étais donc en classe verte,  je disais, condamné à côtoyer jour et nuit l’infamie humaine condensée dans une classe de pré-adolescents. Chaque jour, je subissais le fascisme des jeunes, le fascisme du style vestimentaire, le fascisme du langage, le fascisme du conformisme le plus triste. Au moment de choisir nos chambres, Fabien et moi, on s’était retrouvé seuls, puisque personne ne voulait de nous. Alors que les populaires (à l’époque, fallait être populaire) avaient des dortoirs de quatre ou cinq personnes, nous on était dans la chambre à coté de celle des profs, une chambre pour deux, avec juste un lit deux places, en plus. On était forcé de dormir dans le même lit, et on se faisait traiter de suce-boules et de petis pédés, ce qui n’améliorait pas vraiment notre statut social. Mes nuits étaient courtes, Fabien suait énormément, et prenait toute la place, transformant bien vite le lit en éponge puante. Moi, blotti tout au bord du lit, je serrais de toutes mes forces mon hippopotame en peluche. Angoisse à tous les étages.

Faut savoir que dans la société semi-carcérale du collège/lycée, le mot “victime” est une insulte. Faut pas être une viktchime. Faut pas se faire viktchimiser. Implicitement, faut donc être un bourreau. Moi, j’étais une viktchime, et on ne m’avait pas laissé le choix.

Sauf un jour, une après-midi, en classe verte, en Dordogne, on me l’a laissé, le choix. On avait “quartier libre”, et je me promenais dans les immenses jardins de la base de loisir qui nous accueillait. Au détour d’un buisson, j’entends des cris familiers, et j’aperçois Fabien, entouré par trois types de ma classe.

Ils font partie des populaires. Ils ont le crâne rasé, et portent des survêtements Sergio Tacchini rentrés dans leurs chaussettes, des sweat-shirts Com-8, des casquettes Lacoste et des Nike Requin. La totale. Ils se moquent de Fabien, l’agonisent des habituels tombereaux d’insultes réservés aux Geeks dans notre genre. Au fond, je ne leur en veux pas, ils faisaient comme nous leurs premiers pas dans le vrai monde, ils avaient simplement compris bien plus vite que nous les rouages de la Machine, et comment tout cela fonctionnait. Ils finiront tous de toute manière au fond du grand charnier de la nature, cette meule implacable qui broie les hommes, sans donner aucun sens à leur existence.

Lorsqu’ils m’aperçoivent, ils me prennent à partie : “Wesh tavu le gro cé tro un pédé ! Regarde coman y bouj sa mer !”  Effectivement, Fabien se dandinait un peu, visiblement mal à l’aise. Deux des ces types, des maigrichons ultra-violents, c’étaient de parfaites petites cailleras à l’époque.. Avec des parents bobos, pourtant, qui avaient abreuvé leurs oreilles de phrases pleines de “citoyen du monde”, de “tolérance”, de “l’Afrique souffre tellement”… Ils vivaient dans des immeubles du centre de Paris, avec des moulures au plafond… Maintenant y’en a un qui bosse dans le management, l’autre dans le marketing. Parcours logique et sans faute. La saloperie, c’est quelque chose d’inné. Un des deux me fait : “Eh, toa ossi té un pédé, regarde coman té sapé !” J’ai un polo rentré dans mon pantalon, et des chaussures de bateau (mes parents avaient sué sang et eau pour me mettre dans le privé, fallait que j’aie l’air propre). Je rigole nerveusement. Fabien se prend une claque. Je cherche une phrase, un truc pour les faire rire, les bourreaux… J’ai envie d’être comme eux, d’avoir des amis, d’être “populaire”, moi aussi…

Je ne me souviens plus de ce que j’ai dit. Je me rappelle juste du visage dégoulinant de sueur de Fabien, de son expression désespérée…

Un coup est parti, venant de la plus grande des trois créatures. Fabien part en arrière, s’écrase au sol. J’ai entendu un craquement abject, et j’ai vu son bras prendre un angle particulièrement pénible à regarder. Il rampe dans la boue, cherche ses lunettes. Il halète, il gémit, d’abord, puis il hurle de douleur. Le plus grand éructe : “Waaaaaa on diré trop sé une gross taupe !!” … Les autres commencent à meugler “Sal tope ! Sale teaup !” Ils lui filent des coups de pied dans le bide, ils lui bottent son gros cul de sourd… Je crie avec eux, je lui file des coups de pompes, moi aussi… C’est vrai qu’il ressemble à une taupe, putain… Au bout d’un moment, son regard croise le mien, et je m’arrête. Son visage m’est étrangement familier. Son expression, perdue et terrifiée, c’est la mienne, c’est mon regard, c’est mon visage, c’est cette même gueule de désespoir et de cauchemar que j’ai tirée, toutes ces fois où c’est moi qui dérouillait. J’ai envie de vomir.

Fabien n’a rien dit. On a tous sorti que c’était un accident, et le soir même, une ambulance est venue le chercher pour l’emmener aux urgences. Et moi, comme je n’avais pas le droit de dormir seul, j’ai pu quitter la chambre double, et aller dans le dortoir, avec les populaires.

Vous en voulez un peu plus ? Lisez donc Encaisser et le Monde du Travail, manant !

Comments
  1. kundera | Répondre
  2. Anton | Répondre
  3. Auria | Répondre
  4. Alpha_Beta_Gamma | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  5. versdelune | Répondre
  6. Whosh | Répondre
  7. Non vraiment | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  8. Lagaffe | Répondre
    • hazukashi | Répondre
      • Lagaffe |
      • hazukashi |
  9. Paul Hodell-Hallite | Répondre
  10. zogarok | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  11. crouton | Répondre
    • E.Z:M | Répondre
  12. Margenal | Répondre
  13. Pinpon | Répondre
    • hazukashi | Répondre

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