Solitude

Les gens finissent toujours par m’éviter en soirée. Je les comprends. Mon regard légèrement strabique, mon haleine de vin, mon teint rougeaud, mes propos que l’on pourrait qualifier de borderline, toutes ces sympathiques qualités mises bout à bout contribuent à créer ce que les sociologues n’hésitent pas à appeler un certain climat.

Mes invectives déchaînées, mes prêches agressives, mes bordées d’injures hilares ne m’aident pas à me faire des amis. Je lasse assez rapidement, et je finis en général seul entouré de gens, à papillonner de groupes en groupes, sans qu’aucun ne m’adresse plus la parole. Ceci accélère encore mon alcoolisme triomphant, et je finis dans la rue, à renvoyer dans le caniveau une piquette qui n’aurait jamais dû en sortir.

Le lendemain est une journée généralement déprimante. N’ayant jamais de blackout, mes exactions remontent à ma mémoire progressivement, au fil des heures, par flashs particulièrement désagréables et humiliants, et me recouvrent d’une chape gluante de culpabilité. Ajoutez à ça les chuchotements lancinants de votre foie et de vos poumons, qui vous susurrent “Cancer !” à chaque battement de coeur, l’incapacité à entreprendre une quelconque activité productive, et vous comprendrez pourquoi beaucoup de gens n’aiment pas les dimanches. Et le fait de devoir nettoyer ses bas de pantalons et ses chaussures toutes maculées de bile n’arrange rien.

Je pourrais être sobre, c’est sûr. Je pourrais rester chez moi, à l’abri de toutes ces tentations, ma personnalité est suffisamment peu sociale pour s’en contenter. Mais après une semaine de travail, il faut une soupape. L’appel devient irrésistible. Il faut consentir à ce sacrifice hebdomadaire de soi-même. Donner son corps à la Fête, symbole glacé de notre époque. La Fête de l’Oubli, la Fête dénuée de Sens. La Fête qui se suffit tellement à elle-même qu’il en devient absurde d’en organiser une pour les événements qui le méritent habituellement : nouvelle année, anniversaire… Dans ce cas, mieux vaut rester chez soi, finalement. Ça permettra paradoxalement de vraiment marquer le coup.

Face au monde, je suis un carnassier irrémédiable, lion vivant, rugissant parmi les époques mortes, je dévore, j’ingurgite. Les connaissances, la nourriture, les êtres, les substances, s’engouffrent dans mon corps déjà trop étroit. Je suis un aimant universel, un enfant autiste hyperactif qui aurait goûté au sucre pour la première fois, il m’en faut plus, toujours plus… Évidemment, tout ça doit ensuite être recraché. C’est un processus alchimique inversé : cette fois, c’est l’or qui est transformé pour en faire une petite diarrhée personnelle. Mais il est parfois difficile d’évacuer ces infectes liqueurs. C’est la constipation. On frise l’indigestion. On se roule par terre, on va éclater, on en a trop pris, le Monde, l’Autre a bien trop pénétré à l’intérieur de nous, nos sens ont été trop stimulés, on va se dissoudre dans le réel, se désintégrer, le Moi ne va pas tenir, il va éclater de cette absence de frontières, de trop s’être mélangé avec la réalité. Il faut s’enfermer, alors. Rester seul, quelques heures, quelques jours, pour récupérer du Réel.

Cela fait donc plusieurs semaines que j’ai décidé de passer mes journées enfermé chez moi. Les volets sont fermés. J’erre en caleçon, de la cuisine à mon ordinateur. Lorsque l’on ne voit personne pendant plusieurs jours, on finit par se parler à soi-même. Il ne faut pas juger les gens qui parlent tout seul, ils discutent simplement avec le Dieu qu’ils ont au fond d’eux.

La solitude, c’est quelque chose, quand même. On tourne en rond, l’absence de public, de relations sociales, vous laisse dériver doucement, dans la folie, sans un bruit. On peut passer la journée sans décrocher la mâchoire, puis d’un coup, on s’invente des discussions, on imite les personnalités de ses amis (on sait à peu près ce qu’ils vont répondre à ce qu’on va leur dire, comment ils vont réagir) … Seul le miroir du salon témoigne, à chaque fois que vous passez devant, de votre déchéance progressive… J’ai beau être misanthrope, la solitude finit par persuader qu’une vie sociale est nécessaire, sinon c’est la dégradation immédiate… On a le sentiment de s’effriter, on vieillit d’un coup. Être seul face à soi-même, c’est une des pires tortures. Personne n’aime tourner dans sa tête, ça rumine, ça macère, ça finit par puer, très vite, très fort.

Plusieurs études psychologiques et neuro-scientifiques ont démontré que l’Homme,  sans contact avec ses pairs, finit par dépérir très rapidement, et on constate une baisse des capacités cognitives et du quotient intellectuel ainsi qu’une vulnérabilité à la décompensation psychotique  après quelques jours de solitude complète seulement. La simple présence d’un animal de compagnie auprès de personnes âgées isolées augmente leur espérance de vie de 14%.

C’est pour ça que je continue à sortir un peu, quand même. Cela permet pour un temps de porter un autre masque, de retirer la cagoule de béton que l’on a tous vissée sur la tête toute la journée, au travail. Cette cagoule de béton social qui broie tout, toute en faux sourires et en faux semblants, toute en “ça me fait hyper plaisir de te revoir” et en “la première valeur de notre entreprise est le respect”, et c’est pour ça qu’il ne faut jamais rester seul chez soi trop longtemps, seul chez soi, on enlève tous ses masques, et l’on ne contemple plus que son reste de visage complètement broyé, son absence de personnalité propre…

Des psychiatres britanniques ont remarqué que l’être humain adopte des postures si différentes, des avis et des postures si contradictoires au gré des personnes qu’il rencontre, parfois au sein d’une même journée, qu’il devient absurde de concevoir une quelconque notion de “personnalité”. Ils se sont finalement arrêté sur le fait, que si un individu peut radicalement changer face à tel ou tel autre personne, certaines choses restent et forment une continuité cohérente à travers les rencontres, comme les expériences vécues, et la manière de parler et de bouger. Voilà à quoi se résume votre personnalité, en fin de compte : des tics de langage et quelques souvenirs.

Je suis donc sorti, hier, pour rencontrer des inconnus, porter d’autres masques, devenir quelqu’un d’autre l’espace d’une nuit, et ce matin, je me suis réveillé en un lieu inconnu avec à mes cotés une fille. Française de modèle standard. Frange, cheveux chatains, yeux noisette, corps sec, peau claire, petite poitrine, grains de beauté. Sûrement chargée de communication, responsable relations-presse ou pigiste dans un magazine féminin.

Son visage me parlait, parlait à tout mon corps. Une recherche rapide sur Geopatronyme.com m’indiqua que son nom de famille venait de la région d’origine de mes ancêtres. Je me demandais pourquoi sa gueule aux défauts bizarres et intrigants me revenait autant… En réalité, c’était comme si nos patrimoines génétiques communiquaient à travers les âges, comme si par le passé, certains de nos traits s’étaient déjà croisés, embrassés, aimés… Nous étions chimiquement complémentaires.

D’habitude, beaucoup de surjeu et manque total d’acceptation du corps chez les parisiennes, souvent. Ça gigote beaucoup, ça couine pas mal, mais on sent bien que le coeur n’y est pas. C’est du jeu hystérique, rien de plus. De la pose. Elles jouent à faire l’amour exactement comme elles jouaient à se déguiser en princesse, petites, avant de débarquer dans le salon où leurs parents recevaient leurs amis, pour attirer l’attention. Elles essaient maladroitement de faire ce qu’elles ont vu sur YouPorn en pensant que c’est ça qui plaît aux garçons. On a plus l’impression d’avoir joué une scène de théâtre que d’avoir réellement fait l’amour. Moi, j’ai toujours préféré les filles fusionnelles, de toute façon. Celles qui vous attrapent et qui vous serrent entre leurs deux pattes, qui vous avalent tout cru et qui vous digèrent dans un océan de volupté…

Je m’étire en songeant à l’amour qui est impossible et aux civilisations qui crèvent comme de vieilles personnes, au fond d’un hospice, baignant dans leurs fluides corporels et négligées par leurs aide-soignantes.

On dort toujours mal lorsque l’on couche avec une fille pour la première fois. Les corps doivent s’habituer. Et se retrouver encerclé par une bouillotte géante annexant les deux tiers du lit n’arrange rien. Il suffit de quelques coups d’un soir espacés dans le mois pour que la qualité générale du sommeil diminue donc considérablement.

J’ai fini par partir comme un voleur. Tout rempli de vide et d’absurdité, j’ai barré discrétos dans l’aube glacée. Pas vraiment le choix, il était vraiment nécessaire que je prenne une douche, et mon haleine était franchement suspecte. Un peu trop… organique. Je me suis donc échappé en sueur, encore rempli du vin rouge de la veille, avec quatre heures de sommeil au compteur, dans un état optimal pour enchaîner avec une journée de travail productive à La Défense.

Comments
  1. flabberghasted | Répondre
  2. Un mec | Répondre
  3. Klaus Toujours | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  4. severedegournay | Répondre
    • hazukashi | Répondre

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