Survivre à l’homme de la foule

Les pensées profondes procèdent toutes de l’instinct. Les philosophes appellent ça un jaillissement, les théologiens une révélation, les artistes une inspiration, et les imbéciles un préjugé.

Évidemment, cette dernière catégorie est la plus représentée.. Pour trouver plus de deux grammes d’instinct chez quelqu’un aujourd’hui, pour trouver des pensées profondes, faut se lever tôt.

Il en reste encore quelques uns qui ont des idées, les artistes, les inventeurs, les sensibles, ceux qui perçoivent l’esprit du temps à la façon d’un sismographe. Hypersensibles et hypervigilants, ce sont des baromètres humains, des pylônes épongeant, accumulant toute l’énergie positive ou négative de leur époque pour la recracher sous des formes plus ou moins travaillées, plus ou moins conscientisées… Ce que les sociologues appellent très connement des prénotions n’est que ce qui arrive lorsque l’on est en homéostasie avec son environnement, qu’on y est sensible..

Ces “voyants” rimbaldiens ont une vie intenable, marquée par une malédiction pire que celle qui frappait Cassandre, cette héroïne grecque condamnée à prévoir l’avenir toujours avec justesse sans que jamais personne ne l’écoute. Après avoir en vain annoncé aux Troyens que le cheval de bois des Grecs était un piège, elle finira violée et assassinée.

Petite parenthèse: preuve que les êtres humains sont décidément bien épais, l’expression populaire “jouer les Cassandre” se dit aujourd’hui de quelqu’un qui fait des prévisions alarmistes ou pessimistes, autrement dit quelqu’un qui casse l’ambiance.

Le “sensible”, est maudit pareillement, donc, et passe pour un fou tant qu’il n’aura pas prouvé ses intuitions géniales et dévorantes. Les gens lui disent “mais enfin monsieur, vous exagérez, vous n’êtes pas dans le réel”, et une fois prouvées, ces intuitions, une fois que le temps a fini par lui donner raison (et le temps lui donne le plus souvent raison), tout le monde fait comme si de rien n’était.

Il défriche le terrain en prenant tous les coups pour que la masse puisse ensuite penser un petit peu, sans trop se fatiguer, pour lui donner de la réflexion clefs-en-mains. C’est un travailleur social, un artiste, comme un instituteur assermenté ou un inspecteur des impôts. Et c’est un sacerdoce que de péniblement coucher sur le papier ou sur une toile ces surgissements trop aveuglants pour être communiqués correctement aux autres Hommes.

Une fois qu’on a réussi, à peu près (une oeuvre d’art, c’est toujours un peu raté, ce n’est jamais que l’ersatz d’une vision que l’on ne pourra jamais partager), tout le monde vous tombe sur la gueule. Puis, quelques années plus tard, après votre mort en général, on dira que tout ça, ça ne casse pas trois pattes à un canard, qu’au fond c’était évident, et qu’il n’y a que les cons qui n’y aient pas pensé avant. On vous prend pour un banal juste après vous avoir pris pour un taré.

Ce genre de situation abominablement absurde et injuste n’est pas réservée qu’aux artistes ou aux penseurs. Toute personne un peu sensible y a droit. On croise de temps en temps des gens suffisamment fins pour percevoir un bout de l’avenir ou une fulgurance sur la condition humaine contemporaine, ou bien encore le surgissement de codes culturels, d’inventions scientifiques. Ces gens arrivent parfois à en faire quelque chose, parfois non. Et dans ce cas, ils n’ont que la petite satisfaction personnelle de savoir en secret qu’ils ont eu raison avant tout le monde. Lorsqu’un futur potentiel devient un présent quotidien, il perd toute sa superbe. Tout le monde s’en fout, les gens acceptent les révolutions très facilement une fois qu’elles sont partagées par le plus grand nombre. Ils reformatent immédiatement leur réalité en mode Matrix, comme si de rien n’était. L’être humain est une ordure, il s’adapte à tout, disait Dosto’.

Survivre à la foule est donc le challenge de base de l’artiste. Prenez par exemple la vie d’un Baudelaire ou d’un Cobain : détruits par la médiocrité de leurs contemporains, ils n’ont heureusement pas eu le temps de pouvoir contempler avec horreur comment leurs descendants s’emparaient de leurs créations, en les tenant comme acquises, comme des choses que l’on enseigne à l’école. Les Hommes détestent les remises en cause, c’est le moins que l’on puisse dire. Ils détestent dévoiler la vérité. On ne peut même pas dire qu’ils préfèrent un mensonge agréable à une vérité douloureuse, cela leur donnerait une fragilité dont ils sont tout à fait dépourvus. C’est bien pire que ça : ils préfèrent un mensonge dégueulasse à une vérité qui remettrait un tout petit peu en cause leurs repères, et eux avec… Comment peut on être aussi lâche et étriqué, cette question me donne le vertige à chaque fois que j’y songe, et à toutes les implications métaphysiques qu’elle entraîne.

La foule essaiera toujours, et ce dès le plus jeune âge, d’entraîner le voyant au fond du fleuve de merde dans lequel elle barbote joyeusement. C’est le pouvoir de la pression sociale, du conformisme imposé brutalement, physiquement. Le but du jeu va donc être de résister le plus longtemps possible, dans son corps et dans sa tête, à l’écartèlement que l’artiste subit en permanence : d’un coté la foule l’attire dans la mutilation de lui-même et l’inconscience, de l’autre ses visions éprouvantes le rongent. Le voyant est lancé dans une course contre la montre, et il est mal barré.

Physiquement et psychiquement, il est fragile. Il est le symbole d’un monde en chute libre produisant encore quelques étincelles. Comme le montre le personnage de Des Esseintes dans la bible décadente d’Huysmans, A Rebours, il est très facile de se laisser enfermer en soi-même, de finir en portrait de Dorian Gray exténué, gâché. Englué dans le labyrinthe de ses visions, démoli par l’angoisse, castré par les brutes qui l’entourent, son potentiel est particulièrement vulnérable.

Au XIXe siècle (déjà perçu par ses contemporains comme le coucher de soleil de la civilisation occidentale), on savait déjà cela : aux jeunes gens de noble ascendance qu’une hérédité particulièrement chargée et une érudition excessive prédisposaient au dérèglement des nerfs, il était conseillé de dormir et manger si possible à heures fixes, d’éviter l’agitation du Siècle, les divertissements futiles, d’apprendre les joies simples de la contemplation et même éventuellement des travaux manuels..

Un excédent d’héritage (familial mais aussi civilisationnel) pèse sur leurs épaules. Ils ont en eux, sous forme de potentiel, cette caractéristique que Nietzsche attribuait à son surhomme : leur âme, comme celle des grands chênes, porte dans son écorce les stratifications infinies des siècles d’histoire qui ont présidé à leur venue au monde.

Et s’ils commettent l’erreur de céder à la pression du groupe de bonobos au milieu desquels le système scolaire les a jetés, s’ils renoncent à leur fardeau intuitif, s’ils choisissent de s’abrutir dans l’espoir de leur ressembler davantage, alors personne ne peut plus rien pour eux: ils apparaissent tels que la Nature les a voulu : des dégénérés, des sangs épuisés, des fins-de-règne. Ils auront non seulement échoué à transfigurer leur génie, mais aussi à s’intégrer correctement au troupeau humain. Mais je m’arrête là, on va encore me traiter de Cassandre.

 

 

Comments
  1. Maggie | Répondre
  2. severedegournay | Répondre

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