Thousand yard stare

Je suis en guerre, contre le monde et contre moi-même. J’ai construit ma vie comme un vaste champ de bataille, sans m’apercevoir que j’y étais l’unique soldat.

Dernier descendant d’une longue lignée de militaires, s’étant chacun illustré dans un domaine particulier, ma malédiction fut de naître à une époque sans guerre, et avec une carrure de réformé P4. Je n’ai vrai… Non, mais regardez-moi parler. “Ma malédiction”… Si la France avait vraiment été en guerre, si j’avais été mobilisé, j’en aurais fait un infarctus, rien qu’en voyant une paire de rangers, je pense. Fils unique, faiblard, rêveur, dénué d’esprit de compétition, la seule personne digne de lutter contre moi, c’est moi, et puis voilà.

J’ai pas chômé, d’ailleurs. Je me suis rongé les ongles, je me suis arraché les cheveux, j’ai attrapé des crampes à force de crisper mon corps, j’ai fait grincer mes dents, je me suis construit une scoliose en m’infligeant des positions aussi tarabiscotées qu’inconfortables, j’ai cherché et réussi à me faire casser la bouche cent fois, j’ai brulé ma gorge en tirant d’énormes lattes bien profondes, j’ai frôlé l’internement psychiatrique avec des drogues plus affreuses les unes que les autres, j’ai été bousculé, piétiné, insulté, bolossé, en proie à toutes les vindictes populaires, à tous les glaviotages collectifs, j’ai accumulé de terrifiantes gueule de bois, révéillé soleil de midi dans la gueule au milieu d’odeurs de bile et de plantation martiniquaise, encore tout habillé de la veille et les yeux injectés de sang.

J’ai planté dans ma chair les clous de mes Idéaux innateignables, un par un. J’ai construit ma croix avec ma propre viande. Parce que je trouvais ça cool et rebelle. Parce que je ne répondais pas à mes propres standards démentiels. Parce que ça me donnait une contenance. Par goût de l’auto-punition. Par un vieux fond de race chrétienne. Parce que j’haïssais le reflet que me renvoyais le miroir. Parce qu’exister était une culpabilité trop énorme pour moi. Parce que la Manticore au fond de mon ventre avait soudain envie de me persécuter un peu, par jeu ou par ennui.

Rongé par une force ultra-corrosive qui m’était totalement inconnue, j’en ai fait un carburant, un fuel surdosé brûlant mes entrailles tout en m’irradiant de l’énergie du désespoir, une rage noire qui m’a poussé à m’épuiser contre des moulins à vents.

J’en suis devenu hagard, fatigué, complètement lessivé, mort-vivant atone aux yeux cernés, aux cheveux blanchis prématurément, le visage buriné et le corps malmené par mille combats contre mes fantômes et leurs injonctions, soldat imaginaire terrifié par son ombre, tentant désespérément de retenir la bête en lui.

Se battre contre soi-même comporte un avantage: on en sort toujours gagnant, d’une manière ou d’une autre.

Plus jeune, je prenais la pose, je jouais le rôle de l’artiste torturé, ça plaisait aux filles, ça me donnait une profondeur, je me demandais pourquoi Baudelaire, Vian, Céline, Gainsbourg, Cobain, et tous les autres étaient si sombres et si écorchés… Je pensais que c’était ça qui leur donnait leur talent, je ne savais pas ce que c’était. J’ai joué un rôle, jusqu’à m’en persuader.

Puis je me suis retrouvé, un soir de novembre, à débouler, pack de bières à la main, devant des cadavres encore fumants, à trois minutes près, à patauger dans l’alcool et le sang de mes congénères, à la terrasse d’un café, seul dans la rue, avant tout le monde, les médecins, les flics et tout. J’ai eu ma scène de guerre, moi aussi. J’ai pas pleuré. Je me suis montré digne de mes ancêtres. J’ai quand même couru très très vite, aussi loin que je pouvais.

Maintenant, la nuit, je me réveille en sueur, parfois, mais je gère. Le stress post-traumatique, c’est pas vraiment différent du stress pré-traumatique. Et puis, mon grand-père, en revenant d’Indo, a dormi pendant dix ans avec un pistolet sous son oreiller. L’assurance d’un sommeil tranquille. Il a jamais rien dit, lui. Que penserait-il en me voyant ? J’ai la vague impression que tout ça ne fait que commencer. Enfin… Pour l’instant, moi et ma Manticore, on a quand même décidé de faire une trêve.

Comments
  1. XP | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  2. XP | Répondre
  3. XP | Répondre
    • hazukashi | Répondre
      • Klaus Toujours |
      • hazukashi |
  4. Klaus Toujours | Répondre

Laisser un commentaire