Vase

“Et cinquante ans après ma mort, on me tirera des poubelles de l’Histoire pour le seul plaisir de m’y replonger… Tout cela pour quoi ? Pour avoir dit je et pour avoir très entièrement et précautioneusement recouvert ce je de merde…” LFC

 

A l’aube des années 2000, l’été, il y avait sur une plage de Normandie un rocher que la mer découvrait en se retirant. Ce rocher était entouré d’une mare de vase, dans laquelle mon cousin et moi nous vautrions avec délice sitôt la marée basse.

Cette vase était singulière en bien des points: noirâtre, grasse comme du beurre, douce, dénuée de grains de sables, crémeuse, et exhalant un fumet oscillant entre le poisson mort, l’iode et le compost. Littéralement fascinés par cette matière, nous l’avions baptisée d’un nom spécial, une terminologie précise et scientifique que je ne révélerais pas ici, car on n’invoque pas les Noms de la Putréfaction en vain.

Des après-midi entières, nous marinions là-dedans, comme deux mouettes mazoutées, dans cette glu noire chauffée par le soleil. L’odeur était nauséabonde, mais pas désagréable à nos sens. Nous avions la mer, les filles en maillot de bain, le surf, mais non, il fallait impérativement se recouvrir intégralement d’une purée de végétaux marins en décomposition pour profiter sainement de nos vacances. On en avait rien à foutre des filles, de toute façon, toutes ces minauderies, tous ces 85B dorés par le soleil, toutes ces chevelures durcies par le sel qu’on a envie de lécher étaient entièrement hors de notre portée, dans un monde parallèle inenvisageable pour nous, et ce pour de nombreuses années encore.

Sur la plage, nous n’étions rien, envasés, nous étions tout. Qu’on y était bien… avalés par la terre, dans notre cuve de plasma primordial aux relents organiques, en état de stase, invulnérables… La vase nous retenir par effet de ventouse quand nous cherchions à nous en extirper et conservait un temps la mémoire de nos formes. Une fois dehors, nous portions une armure poisseuse fièrement arborée, nous laissions des traces noires sur notre route, polluant la plage d’une saine puanteur. Au soleil, notre nouvelle peau virait au gris clair et se craquelait, nous ressemblions aux momies des films de la Hammer. Puis on entamait notre mue, notre vieil épiderme tombait en plaques et en croûtes, révélant notre nouvelle peau rose et tendre. Notre renaissance ainsi terminée, nous replongions immédiatement dans la fange, pour entamer un nouveau cycle régénérateur.

Evidemment, nos séjours spa improvisés tournaient souvent à la guerre fratricide, un cercle de 10 mètre de rayon autour du rocher se constellait d’impacts sombres, et les pêcheurs à pied du cru, tout en slip Go Sport et en bottes vertes, venus chercher crevettes, couteaux et autres terrifiantes créatures, nous regardaient avec un mélange de stupeur et de dédain lorsqu’ils pénétraient notre territoire ravagé par des heures de lutte.

Lorsqu’on en avait marre, nous quittions notre terre barbare pour aller conquérir les serviettes parentales de nos silhouettes goudronnées et dégoulinantes. On nous accueillait avec des réprimandes teintées de fatalisme et de pitié. Notre démarche restait fondamentalement incomprise.

Ces aveugles ne réalisaient pas qu’à quelques millions d’années près, ils avaient affaire aux  heureux propriétaires d’un puits de pétrole fraîchement découvert. De futurs self-made-men affichant très ostentatoirement le fruit de leur réussite sur leur peau comme autant de chaînes en or.

La vase était tenace: même après plusieurs bains de mer, plusieurs douches, plusieurs jours, nos ongles restaient noirs, nos cheveux prenaient une consistance difficilement descriptible, et nous dégagions un léger fumet de marée. En guise de rétorsion, nous étions déportés en bout de table lors des repas.

Le monde entier nous glaviotait son mépris à la face, mais nous étions des Dieux.

Vous vous demandez surement pourquoi je vous raconte cette histoire aussi grotesque qu’insipide. J’ai toujours aimé les marécages, la boue, les matières gluantes, figurez-vous. J’ai toujours été fasciné par l’image de l’eau stagnante et impassible, l’eau morte et croupie, mais pourtant fourmillante de vie, un lieu de paix tiède et tranquille, dans lequel on peut se régénérer tranquillement, en laissant couler ses démons intérieurs tout au fond. Je me reconnaissais instinctivement dans cet endroit portant à la fois la vie et la mort. De la même façon, j’ai toujours adoré les volcans, ces montagnes endormies qui explosent de rage subitement, dont la lave détruit, mais dont les cendres fertilisent. Un jour, un vieil astrologue polonais s’est penché sur les étoiles qui avaient présidé à ma naissance. Il m’a dit que mon ascendant placé sous le signe du Scorpion, qui définissait mon être-pour-le-monde, n’était pas un signe d’eau comme on a coutume de le croire, mais un signe d’eau et de feu mélangés, un signe d’eau-de-feu. Le torrent de lave souterraine invisible, qui parfois explose. Sang, alcool, sperme, lave, pétrole, tels sont mes liquides. Tout ceux qui portent en eux la vie et la mort en même temps.

Les Anglais, les Français, les Japonais ont chacun théorisé un modèle de jardin correspondant à leurs manières de trouver la paix intérieure: reproduction de la nature pour les Anglais, ordre et symétrie pour les Français, miniaturisation et simplicité pour les Japonais. Moi, mon jardin, ma retraite secrète, c’est un trou rempli de vase noire et bouillonnante.

Au plus mal, dans ces moments où la réalité cherche inlassablement à se retourner contre moi, je me réfugie dedans, au chaud. Là, je barbote, je fais le point, au calme. Mon inconscient possède son propre centre de thalassothérapie, bains de boue inclus, all inclusive. Quelle chance. Et au centre du marécage, si vous vous avancez suffisamment, si vous acceptez de vous plonger dedans jusqu’à la taille, vous apercevrez mon enfant intérieur s’ébrouant dans la merde, ses éclats de rire résonnant dans l’éternité.

Au printemps dernier, j’ai fait une balade sur cette plage normande mille fois arpentée, pour me ressourcer comme on dit, me replonger dans des souvenirs visuels et olfactifs, et accéder à cet univers métaphysique doux-amer que seul l’océan de la côte Nord-Ouest peut offrir, et j’ai retrouvé mon rocher.

A marée basse, en avril, la plage est lunaire. La mer se retire à plusieurs kilomètres et découvre un paysage fantasmagorique. De grandes étendues de sable dur et bosselé, modelées par les remous, un horizon plat et morne s’étendant aussi loin que l’oeil peut porter, des crustacés et mollusques parfaitement inconnus au bataillon semblant surgis des pires cauchemars de Lovecraft, un ciel encore lourd de menaces et un sentiment de solitude total, la plage à marée basse au mois d’avril vous donne l’impression d’être le dernier survivant d’un assaut nucléaire sur une colonie martienne. Ça et là, on découvre des mares d’eau stagnante, des restes de moulières, des épaves diverses, c’est un décor dévasté.

Mes chaussures de bateau dans une main, j’ai délicatement retroussé les jambes de mon chino beige Ami pour mieux goûter le sable avec la plante de mes pieds. Il faudra un jour que j’écrive quelque chose sur cette sensation très particulière éprouvée lorsque les orteils nus s’enfoncent pour la première fois dans le sable. Une brise caresse ma silhouette, gonfle ma chemise de lin et me donne des airs de Corto Maltese.

J’adore me laisser envahir par ce sentiment un peu mélancolique infligé par la marée: tout n’est que cycles, chaque chose doit mourir pour renaître. A marée haute, lorsque les vagues sont déchaînées, que la mer se confond avec le ciel déchiré, et que l’on contemple ça impuissant, assis sur les dunes, les sensations sont similaires. Je ne comprendrais jamais les tocards qui partent sur la Côte d’Azur.

Je fais semblant de flâner, d’observer un épagneul qui court à quelques dizaines de mètres, je fais ma précieuse, je minaude, mais je sais très bien que je suis irrémédiablement attiré par le sombre rocher que j’aperçois au loin. Il m’appelle, comme le cœur de la nouvelle de Poe.

J’arrive finalement jusqu’à lui, je m’accroupis et je retire mes Wayfarers. Le sol est sec et sablonneux, dur. Nulle trace de vase. Le reflux sous-marin l’a faite disparaître. Je fouille le sable de mes mains, tout autour, pendant quinze minutes, en vain. Rien. Que du sable. Cet ultime plaisir régressif m’est interdit.

C’est vrai que je suis un adulte, désormais,  je n’ai plus le droit de me recouvrir de caca de bernard-l’hermites et d’algues décomposées. Il ne faudrait jamais grandir.

Comments
  1. Arthur | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  2. Sorcier Vaudou | Répondre
    • hazukashi | Répondre
  3. Klaus Toujours | Répondre
    • hazukashi | Répondre

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